Identification

Les Feuillets de la Minotaure, Angèle Paoli

Ecrit par Pierre Perrin 17.12.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

Les Feuillets de la Minotaure, coéditions Corlevour et Terres de femmes, mars 2015, 176 pages, 22 €

Ecrivain(s): Angèle Paoli

Les Feuillets de la Minotaure, Angèle Paoli

 

Ce volume conséquent sous-titré « récit-poèmes » est important. Il révèle un écrivain, femme, et qui le revendique : la Minotaure. Elle précise : « Je préfère les auteurs qui ont de la tenue ». Son livre est riche en significations, complexe, dont la forme multiple reste un vecteur, pas une fin en soi. Malgré quelques embrassements de la prose et des vers, la partie récit couvre les 90 premières pages et les principaux poèmes achèvent le recueil. J’emploie ce terme, aussi bien repris de l’achevé d’imprimer, page 175.

Le titre invite à la rêverie. Les feuillets devraient s’échapper du labyrinthe ; la Minotaure, avec eux, se délivrer de ses pulsions. Les deux exergues vont assez bien dans ce sens. Le recueil est construit en trois grandes parties, auxquelles s’ajoutent une ouverture et un final, ainsi qu’un intermède séparant la partie récit de celles des poèmes. Les deux parties, d’égale importance en volume, qui forment le récit font se succéder un échange asymétrique de lettres non datées, et des « journuits », c’est-à-dire des pages de journal, là encore sans date – ce qui ne facilite pas la lecture. S’il fallait résumer le récit : deux femmes à l’évidence se sont passionnément aimées et se déprennent l’une de l’autre.

Bien que Min(o)a écrive le plus grand nombre de lettres à Chloris, puis tienne le journuit, on se demande si Chloris, donnée pour légère et détachée ne serait pas de convention. « Je vous laisserai reprendre votre liberté ». Aucun portrait, par exemple. Mais peu importe. Car le sujet profond du livre, c’est comment « écrire pour fuir ce vide laissé par la mère […] ne pas être dévoré » ou, dit autrement : « De quelles captivités sommes-nous les otages ? De nous-mêmes, des autres ? ».

Angèle Paoli est habile à brouiller les pistes, elle a pris le génie du labyrinthe. Si elle déclare n’être « pas très experte ni très habile dans les faux-semblants », elle reconnaît combien « l’aune de la visibilité/lisibilité » est flatteuse et nécessaire. Elle écrit encore : « Dans la transparence, pas de fantaisie possible. Je préfère le caché au dénudé ; ce qui est dedans et qu’il faut chercher, à ce qui est dehors, exhibé, visible à l’œil nu et au premier regard. J’aime tout ce qui cache. Voiles, maquillages, superposition des jupons. J’aime le mystère. Aux eaux claires, je préfère les eaux profondes. […] Le limpide synonyme d’ennui ». Ce ne sont là que les ruses les plus évidentes, à partir desquelles elle nous incite à creuser, jusqu’en nous-mêmes, profondément.

Cependant le gnothi seauton, comme promené de l’Antiquité à nos jours, n’est pas seul à produire de belles pages. Celles sur l’amour, que ce soit en prose ou en vers, sont convaincantes. On sent la passion à fleur de peau. Les 39 alexandrins de la sextine donnée en ouverture éclatent comme un plein jeu de cathédrale : « liberté du désir de la rage en dérive/ se couler à nouveau dans les vagues du rêve ». Angèle Paoli a beau graver dans ses pages que « l’espace divin est interdit aux femmes, encore plus aux étrangères », elle gagne un firmament certain. Inévitablement, elle considère notre fin dernière et combine la nécessité de disparaître [« est-ce là ce qui gît de crasse de désespoir/ de griffes de crochets// crocs qui lacèrent la peau/ jusqu’à l’à-vif »] avec celle de durer un peu par les livres. Le poème « (Orphée) » qui précède le chant final « (Le Brame de la Minotaure) » disent encore : « mon destin et obscur et mes maux sans appel ». C’est donc un livre sombre et lumineux tout ensemble, de haute tenue, d’une richesse intense, pour ne pas dire insondable, que Les Feuillets de la Minotaure. D’autres, plus savants, l’amour au cœur peut-être, sauront en dire davantage et mieux. Mais déjà, ce livre n’est pas prêt de se refermer.

 

Pierre Perrin

 


  • Vu : 1129

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Angèle Paoli

 

Née à Bastia, Angèle Paoli a enseigné pendant de nombreuses années la littérature française et l’italien. Elle vit actuellement dans un village du Cap Corse, où elle anime la revue de poésie & de critique, Terres de femmes, créée en 2004. Elle a publié une vingtaine d’ouvrages, mais aussi des poèmes et/ou des articles, notamment dans les revues Europe, Siècle 21, Nu(e), Diérèse, Thauma… Prix européen de la critique poétique francophone Aristote 2013. Poète invitée du 17e Festival « Voix de la Méditerranée » de Lodève (2014). Dernières publications : De l’autre côté (éditions du Petit Pois, 2013), La Montagne couronnée (éditions La Porte, 2014).

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

Lire tous les articles de Pierre Perrin