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Les deux font la paire

Ecrit par Jean Bogdelin le 02.10.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Les deux font la paire

 

Il y a parfois des injustices en littérature, où un sujet, pourtant traité avec talent par un écrivain, semble produire un écho important chez un autre, au point de lui inspirer presque la même histoire, et conduire de surcroît la seconde histoire à prendre un envol sans commune mesure avec la première, obtenant un effet si définitif, à cause d’un moment particulièrement favorable, qu’elle rejette la première quasiment dans les oubliettes. C’est ce qui est arrivé à Lokis (1869) de Mérimée.

Lorsque le jeune R.L Stevenson parcourait le Midi en 1873 (Travels with a donkey in the Cevennes), prolongeait-t-il son plaisir en parcourant le soir, avant de se coucher, étant supposé qu’il avait fréquenté les autres, la dernière nouvelle de Mérimée, très précisément Le Manuscrit du Professeur Wittembach, plus connus sous le titre de Lokis ? Il connaissait les écrivains français de l’époque, et lisait V Hugo, dont la stature lui était bien familière, à preuves ses chroniques publiées dans The Cornhill.

Par ailleurs, en dépit de l’opinion peu favorable, plus politique que littéraire, de Hugo sur Mérimée, écrivain de cour sous Napoléon III, la parution des nouvelles posthumes de Mérimée, justement en 1873, n’a pu échapper à notre jeune voyageur.

Il y a en effet des ressemblances troublantes entre Le Manuscrit du Professeur Wittembach et L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, publié par Stevenson treize ans plus tard, qui connut un grand succès.

Dans la nouvelle de Mérimée, le Professeur Wittembach est le rapporteur du cas du comte lituanien Michel Szémioth, « très grand et beau jeune homme » le jour, cultivé de surcroît, mais parfois animal dangereux la nuit sous l’aspect d’un ours, lokis en lituanien. Le récit du professeur s’ouvre sur un proverbe lituanien dont Mérimée donne le sens : « Les deux font la paire », en précisant le mot à mot en note : « Michel et Lokis, tous les deux les mêmes ». On apprendra à la fin de la nouvelle que Michel est le nom courant de l’ours en Lituanie, et Lokis son nom générique, rarement prononcé.

Or il se trouve que le comte avait un médecin personnel, le Dr Froeber, qui avouait avoir noté également l’étrangeté du cas. Ce médecin, recruté pour soigner la mère du comte, atteinte de démence depuis vingt-sept ans, l’âge du comte, finit par s’intéresser à celui-ci. Il se proposait même de publier son observation dans Le Journal médical de Saint Petersbourg. Il raconta les faits au professeur.

Neuf mois avant de mettre son fils au monde, la comtesse mère, cavalière émérite, a eu la frayeur de sa vie. Elle a été enlevée par un ours au cours d’une partie de chasse à courre. Frayeur si grande qu’on constata qu’elle a perdu la raison, une fois délivrée des griffes de l’ours grâce à un heureux coup de fusil. Sa folie était telle que la comtesse voulut tuer son bébé à sa naissance. « Tuez-le ! tuez la bête !»

Michel, robuste garçon, grandit protégé de la folie de sa mère, et son entourage remarqua son agilité et sa grande force. Il faisait peur aux chevaux et aux chiens, sauf aux ours, pour des raisons obscures. Petit à petit son comportement à la nuit tombée avait quelque chose d’inquiétant et de bestial. Il grimpait aux arbres à la manière d’un « animal fort lourd ». C’est ainsi que le professeur le découvrit dans le parc, de la fenêtre de sa chambre, le soir de son arrivée au château des Szémioth.

Le comte était conscient de ses manies, et ne s’en cachait pas. Bien plus, il fit part au professeur de ses interrogations sur « la dualité » ou « la duplicité » de la nature humaine. Dès lors, on ne peut s’empêcher de penser au cas de Mr Hyde, double diabolique du Dr Jekyll, capable d’agir comme une bête féroce, en commettant, toujours en nocturne, forfaits sur forfaits. La suite du récit du professeur Wittembach va montrer que le cas du comte Michel Szémioth est très comparable, sinon superposable.

Mérimée n’a pas raconté une série de crimes, mais un seul. Le meurtre de la femme du comte, la nuit de noces. Il s’agit d’un meurtre commis dans une fureur bestiale. La jeune victime a été vidée de son sang par morsure du cou. Comme on était en Europe orientale, l’auteur a suggéré qu’il y a eu vampirisme, d’autant que quelques pages avant, le professeur Wittembach, le Dr Froeber et le comte Szémioth lui-même, discouraient sur le cas des chevaux qu’on saignait pour boire leur sang. Tout indique que le coupable était le comte.

Vampirisme anecdotique, agissant comme couleur locale au milieu de l’épouvante, qui ajoute seulement une note de cruauté supplémentaire à un comportement avant tout bestial, suffisamment monstrueux en soi. Le comte a disparu, tout comme Mr Hyde après ses forfaits, laissant l’innocente victime sur la scène dévastée du crime.

Lokis mérite-t-il alors d’être reconnu comme l’ancêtre de Mr Hyde ? Leur parenté est évidente. Dans l’arbre généalogique de Mr Hyde, on découvre, installé au sommet, Lokis. Quoi d’étonnant que le comte Szémioth comme le Dr Jekyll soient troublés, tous les deux, par la dualité de la nature humaine.

Mais le comte va plus loin, il mentionne en plus la duplicité. Néanmoins Mr Hyde atteindra une renommée bien plus grande, éclipsant son ancêtre, car il sera porté par la vague psychanalytique naissante. L’année de parution, 1886, lui est bien plus favorable, alors que Lokis (1869) a pâti de la chute du Second Empire, et du décès de Mérimée, écrivain de cour. Circonstances amplifiées par les premières publications de Freud venues s’inscrire, en 1885 à l’Ecole de la Salpêtrière de Charcot, autorité mondiale de l’époque sur l’hystérie et l’hypnose.

 

Jean Bogdelin


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