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Les dépossédés, Steve Sem-Sandberg

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 12.02.12 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Pays nordiques, Roman, Robert Laffont

Les dépossédés, traduit du suédois par Johanna Chatellard-Schapira (De Fattiga i Łódź), août 2011, 587 p. 22 €

Ecrivain(s): Steve Sem-Sandberg Edition: Robert Laffont

Les dépossédés, Steve Sem-Sandberg


Les dépossédés relate l’histoire du ghetto de Łódź de 1940 à 1945, reprenant les faits dont témoignent la Chronique et les archives du ghetto et divers documents cachés par les résistants. L’auteur a décidé d’y articuler fiction et faits authentiques pour délivrer un récit insoutenable, prenant et atrocement vraisemblable. S’il transpose et adapte l’Histoire, il ne trahit pas la mémoire. Il œuvre pour transmettre.


« Le mensonge commence toujours dans le déni.

Il est arrivé quelque chose – pour autant, on se refuse à l’admettre.

Ainsi commence le mensonge ».

Voués à une mort certaine par décision des pouvoirs nazis, les habitants du plus grand ghetto polonais virent leur condamnation reportée car ils se transformèrent en ouvriers modèles guidés par le Président du Judenrat, Mordechai Chaim Rumkowski. Le Président œuvra pour que « ses Juifs » soient utiles, produisant des fournitures pour l’armée allemande, fonctionnant de façon autonome avec une administration, de multiples services autogérés.


« Telle fut leur première collaboration :

Ce que l’un considérait comme nécessaire, l’autre le lui fournissait.

Et c’est ainsi que se développa le ghetto ».


Mais pour maintenir ses objectifs et son propre pouvoir, il dut aussi se plier aux demandes sans cesse renouvelées des autorités nazies. Si le ghetto se prévalait d’être une machinerie efficace, il fallait en extraire les membres inactifs : les enfants de moins de dix ans, puis les vieillards et enfin les malades. Les hommes du Président s’occupèrent donc d’arracher à leurs familles les bouches improductives, à leurs lits d’hôpital les impotents. Il fallut aussi briser les grèves, imposer des autorisations de travail. Les trahisons et les manquements se multiplièrent. Il fallut punir, faire des exemples. Là encore, le Président œuvre seul, avec ses propres armes, ses propres hommes. Les Allemands n’eurent que peu d’occasions d’intervenir directement. Ils avaient trouvé un allié zélé.

Le récit de Steve Sem-Sandberg suit chaque étape du parcours de Rumkowski. Son caractère changeant, ses violences, ses déviances, ses actes de bonté gratuite, ses discours convaincants, ses mensonges dressent le portrait d’un Janus inquiétant qui restera incernable jusqu’à la fin. Le lecteur n’échappera pas à une impression de malaise durable face à ce personnage, tantôt acclamé par les siens comme un nouveau sauveur, tantôt l’objet des haines les plus farouches. Héros ou bourreau ? Peut-être les deux ? Telle est la vérité de l’Histoire, ici, accepter de ne pas trancher.

En parallèle, sont racontées des bribes de vies ou de survies, donnant une dimension polyphonique au roman. De multiples protagonistes interviennent, se succèdent, souffrent, se croisent et s’affrontent sous le regard omniprésent du Président, puis de ceux qui prendront sa place et ses prérogatives : l’impavide Adam Rzepin, jeune débrouillard, soutien d’une famille en miettes, la mère des orphelins Rosa Smoleńska, Staszeck le fils adoptif du Président, giton sauvage, Véra et Alecks les gardiens du savoir… Les uns jouent le jeu de l’administration officielle et parfois s’en détournent, les autres louvoient ou s’affranchissent clairement des règles pour se cacher, mettre la main sur de la nourriture, espérer échapper à la faim, aux souffrances. Souffrances qui se multiplient, aussi diverses que perverses, et qu’il est impossible de relater sans indécence.

Les débuts du ghetto singent une vie normale, une ville comme les autres, dotée de tout ce qui est nécessaire. On se retrouve pour la revue du ghetto où l’on se divertit de toutes sortes de numéros musicaux et où l’on se moque des dirigeants de façon bon enfant. Mais petit à petit, la façade de normalité s’effrite et tout n’est plus que néant. La revue devient, à l’image du ghetto, la présentation de quelques marionnettes vieillies, fantoches du pouvoir. Les denrées alimentaires comme les produits de soin sont également détournés en un jeu de plus en plus cruel, soi-disant imposé par l’effort de guerre. Les déportations ou plutôt les « déplacements » se succèdent, les mois passent laissant de plus en plus de gens à moitié morts de faim, malades, au bord de la folie.

Cet ouvrage abasourdit son lecteur et prive le critique de ses repères habituels. A propos d’un tel ouvrage, il n’est pas loisible de louer les qualités et les défauts, de décortiquer les phrases, les mots, la composition. Et pourtant, il faut en parler car ce dont parle ce livre, il faut en parler jusqu’au dégoût, jusqu’à la lie. Il faut aussi dire que ce livre est un chef d’œuvre littéraire qui parvient à rendre la vie et une voix à des fantômes qu’il ne faut pas oublier.


« Quand les déportés et les morts sont plus nombreux que les vivants, ils se mettent à parler à leur place. Les vivants ne sont plus en nombre suffisant pour avoir la force de porter la réalité ; c’est aussi simple que cela.

A présent, Adam comprend : c’est de là que viennent les voix. […]

C’est un chant sorti de la terre, sourd et puissant comme un grondement qui croît et grossit à l’intérieur de son corps. Car ce chant résonne aussi en lui. Le monde entier tremble et retentit de cette complainte. Il se bouche les oreilles de toutes ses forces pour la repousser ; en vain. Car quand les morts chantent, rien ni personne ne peut empêcher leurs voix de s’élever ; rien ni personne ne peut les faire taire. […]

Que va-t-il donc devenir ? Seul et captif parmi les vivants.

Il ne se rappelle pas avoir jamais pleuré de toute sa vie. Pas même, lorsqu’on lui a pris Lida, il n’a versé de larme. Mais il pleure à présent, peut-être parce qu’il ne reste plus personne sur qui pleurer ».


Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Steve Sem-Sandberg

Steve Sem-Sandberg est né en 1958 en Suède. Il est l’auteur de nombreux romans et notamment d’une trilogie sur trois figures féminines, Ulrike Meinhof, Lou Andrea-Salomé et Milena Jesenskà, rassemblés en 2011 en un seul volume : Theres (1996), Allt Forgangligt ar bara en bild (1999), Ravensbrück (2003). Sorti en 2009 en Suède, Les dépossédés a obtenu le prix August Strindberg.


A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.