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Les Clameurs de la Ronde, Arthur Yasmine (2ème critique)

Ecrit par Patryck Froissart 06.11.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Les Clameurs de la Ronde, Carnet d’Art Editions, mai 2015, 85 pages, 9 €

Ecrivain(s): Arthur Yasmine

Les Clameurs de la Ronde, Arthur Yasmine (2ème critique)

 

« Pour quel éclair, hein ? On l’a jeté, le miroir… On l’a jeté… comme ça… au puits… au temps !… Un essaim de cendres que c’était ! Oh, toutes les brisures, tous les éclats qu’on a bouffés… Oh oui, le feu, on l’a payé ! Avec beaucoup de nuits même ! Bien pauvre ! Bien puant ! Tout seul qu’on était ! Tout seul à se ronger la peau pour des poèmes… Bien sûr qu’elles y étaient les plaies ! La poisse, le vertige, le sol, le ciel, on les a raclés sur la lyre… ».

Ces premières lignes fulgurantes de l’Avis au Lecteur servant de prologue à l’éclatant recueil d’Arthur Yasmine contiennent à la fois sa profession de foi personnelle, son manifeste poétique, une affirmation de la spécificité de son écriture, et une introspection douloureuse dans son âme de poète.

Car Arthur Yasmine est un poète – un vrai ! – qui, dans cet opuscule, hurle sa colère et son désespoir de voir que l’expression poétique est donnée pour moribonde, voire est déclarée morte par les éditeurs qui rechignent de plus en plus, pour des raisons trivialement commerciales, d’inscrire la poésie dans leur ligne éditoriale.

La poésie, pour Arthur Yasmine, c’est toujours ce pays des merveilles de derrière le miroir où les poètes et leurs lecteurs savent et aiment s’aventurer. Mais, s’indigne-t-il, l’homme moderne, le sapiens sapiens sapiens, l’a jeté, le miroir… pour se mettre au diapason du temps, de ce temps-ci où s’est imposé le matérialisme consumériste, de ce temps-ci où on ne prend plus, où on ne se donne plus le temps, où on se refuse le droit de rêver.

Evidemment, les éclats du miroir brisé ont pour victime primordiale le poète, qu’ils assaillent comme un essaim de flèches empoisonnées, alors que le commun des mortels n’a même pas conscience que l’humanité est en train de se déposséder de son essence poétique, de ce sixième sens qui permet de percevoir l’invisible, l’insaisissable, le secret des choses.

« Je dis qu’il faut faire de la poésie pour chanter et danser le Feu sacré ».

Oui, la poésie, pour Arthur Yasmine, c’est toujours le feu sacré, le principe ardent et créateur, cette flamme intérieure qui allume et illumine l’âme du poète, qui brasille dans ses nuits blanches, et dont les étincelles sont les projections poétiques qui à leur tour provoquent chez le lecteur ou l’auditeur de flamboyantes sensations.

Mais attention, le feu, hélas, c’est aussi celui, mauvais, destructeur, des autodafés, c’est la lente combustion des œuvres oubliées, ou inconnues, ou à jamais inédites…

Le feu sacré, la flamme vive et douloureuse de l’imagination poétique va, vient, vacille, feu follet, luciole, flammèche, dans la nuit d’insomnie du poète autophage, seul, tout seul dans la solitude immense de la page blanche. Tout seul à se ronger la peau pour des poèmes. Car la procréation poétique s’accomplit dans l’angoisse et la souffrance. C’est un fragment de lui-même que le poète projette sur le papier. Et ce qu’il s’arrache de lui-même laisse évidemment des plaies…

La poisse, le vertige, le sol, le ciel, on les a raclés sur la lyre…

Alors, en vérité, cet émouvant Avis au Lecteur donne le ton, déjà perceptible dans le titre, celui de la clameur, au sens classique de la plainte, du cri de colère, du hurlement de protestation, lancé à la ronde du monde ou émis par la ronde des poètes et des muses.

L’écriture d’Arthur est fragmentée, fragmentaire, elliptique, discontinue, de nombreux textes portant en évidence et entre parenthèses auprès de leur titre, comme pour mieux revendiquer cette fragmentation, la mention « fragments ». L’usage surabondant des points de suspension, des lignes de pointillés participe de cet éclatement textuel, de ces ruptures, de ces brisures

La fonction métalinguistique, présente tout au cours des poèmes formels et des textes en prose poétique, fait de cette écriture un acte qui s’auto-analyse tout en s’accomplissant.

Les formes sont variées, tantôt proches de la prosodie classique, par exemple du sonnet, tantôt délivrées de toute contrainte autre que le passage régulier à la ligne, tantôt structurées en quasi-calligrammes, tantôt relevant du genre épistolaire (échanges de lettres entre E. et F. sous le titre « Je t’espère »).

La tonalité générale est du registre de la violence, de la révolte, de l’aboiement. Elle est artistiquement entretenue par la fréquence de l’exclamation, de l’interrogation, de l’invocation, du tiret, de l’omission volontaire du « ne » de la locution adverbiale de négation (qui est considérée comme une « faute » à l’écrit), par l’intrusion brutale, prosaïque, de la photocopie d’un avis de procédure d’expulsion pour non-paiement de loyer, par la récurrence de l’apostrophe (au lecteur ?), de l’imprécation, de l’interpellation, de l’impératif, de l’interjection (en particulier du « hein ? » agressif), par l’insertion de termes lexicaux considérés ordinairement comme éléments du registre oral grossier (connerie, foutre, je m’en fous, putain, recraché à la gueule…), par les phrases infinitives, les phrases nominales…

« Vous me trouverez insolent, arrogant, irrespectueux, insultant… Pardon, car tout est vrai… Mais ne vous indignez pas si facilement : on me le rend bien. C’est ce que la France a toujours réservé aux poètes de ma race : déshonneur, misère, marginalité, hypocrisie, violence, lâcheté… Je le confirme tous les matins en nettoyant sa crasse… ».

En un long et retentissant cri de douleur, Arthur Yasmine profère son image de nouveau poète maudit.

« Depuis, c’est moi le malade. J’étouffe sous un nuage noir. C’est devenu irrespirable. J’en ferai plus de la poésie » (Lettre sur l’animalité).

« Poésie ! Poésie !

J’envoie nos clameurs chérir ton cadavre… » (Invocation à la Jeune Morte).

La consommation (quel vilain mot !), la prise quotidienne de cet ouvrage à petites doses ne peut qu’être bénéfique pour la santé mentale du lecteur.

 

Patryck Froissart

 

Lire la critique d'Arnaud Le Vac sur la même oeuvre

 

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A propos de l'écrivain

Arthur Yasmine

 

Arthur Yasmine est né à Paris au début des années 90. On dit qu’il a choisi la Poésie après avoir tenté de l’abandonner brutalement. C’est au cours d’une profonde rupture, entre 2011 et 2013, qu’il aurait compris sa vocation. Il aurait marqué son choix en piétinant les formations scolaires et les situations professionnelles qui servent habituellement de légitimité́ aux écrivains contemporains. À ce jour, il continue de se mettre face aux mots, sans avancer d’autre explication. « Sortir la Poésie du marasme et lui redonner sa majesté́ perdue », c’est ce qu’il répète au sujet de son premier livre, Les Clameurs de la Ronde. Poète, Arthur Yasmine hérite en effet de la profonde coupure qui s’est opérée, au fil du XXe siècle, entre son art et le reste du groupe social. Pour affronter le désœuvrement général qui nourrit ce péril, il invoque la nécessité de mettre en œuvre une parole lucide et un combat intransigeant (Autobiographie).

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Valenciennes, il a collaboré à maintes revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Edition épuisée) ; en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP)