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Les Bulles, Tom Reisen (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 13.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles

Les Bulles, Hydre éditions, novembre 2018, 100 pages, 12 €

Ecrivain(s): Tom Reisen

Les Bulles, Tom Reisen (par Emmanuelle Caminade)

 

 

Quasiment inconnu en France, Tom Reisen, qui a travaillé comme diplomate à New-York au siège de l’ONU, est un écrivain luxembourgeois érudit et féru de littérature dont le patient parcours littéraire entamé au début des années 2000 avec la poésie semble marqué par l’exigence. Et Les Bulles, ce court recueil de micro-fictions publié fin 2018 chez un petit éditeur indépendant, s’avère une révélation : on tient manifestement là un texte dont la perfection formelle et stylistique et la profondeur du propos sont dignes des plus grands !

Rien à voir en effet avec ces recueils de nouvelles inégales et disparates hâtivement réunies dont nous avons trop souvent l’habitude. C’est au contraire une œuvre mûrie, aboutie, conçue et travaillée comme un tout.

Eclairant l’agitation et les silences de nos vies, l’auteur nous y confronte sans cesse à la mort : celle des protagonistes et des êtres qui leur sont chers, mais aussi celle de l’enfance innocente, des amours et des idéaux, tandis que les habitudes qui portent ses héros favorisent la monotonie des jours et accélèrent l’écoulement du temps. Il y transcende ainsi la banalité quotidienne pour approcher sous plusieurs facettes singulières cet essentiel qui résiste au récit, grâce à une écriture sobre et concise rétive aux effets, enrichie d’images d’une grande justesse et de citations aux échos signifiants. Une écriture d’une poignante beauté se faufilant dans les portes ouvertes par l’insomnie, par le rêve éveillé, et capable de nous faire sentir ce qui se niche au-delà des mots en illuminant notre nuit d’éphémères fulgurances.

Les neuf micro-récits de ce recueil, narrés à la troisième personne et au passé simple, impliquent des personnages différents enfermés dans leur bulle confortable, et s’articulent sur New-York : une ville paradoxale dont l’ouverture et la vitalité prometteuses se fondent dans le « vacarme du monde », le flot des voitures et des passants marquant la « cadence du temps ». De ce « temps prédateur » oublieux qui nous encercle. Ils sont ainsi profondément unis par une même thématique, celle de la solitude et de la ville, de la vie et de la mort. Et tout le talent du poète, constamment sur le seuil, les yeux ouverts dans la nuit ou fermés dans le jour, est de réussir à relier intimement ces thèmes en opérant une sorte de va-et-vient entre monde intérieur et extérieur sous l’inéluctable menace du temps. Entre ces deux enceintes que limite notre perception incomplète des choses.

« Le bruit de la ville creva la bulle de calme dans laquelle il avait trouvé refuge ».

Construits de manière similaire, ces récits viennent saisir un moment précis d’une vie, un instant soudain de lucidité où tout bascule, où vient éclater cette bulle protectrice et souvent mensongère. Et ils mettent ainsi en scène une sorte d’éclair de conscience permettant à leurs héros de s’approcher d’eux-mêmes et de la vérité du monde.

La composition du recueil, très soignée, fait également sens.

Des pages titres dont les lettres de lumière semblent émerger de l’encre de la nuit séparent ces nouvelles dont la succession trace un cercle (la fin de la dernière rejoignant le début de la première). L’ensemble apparaît ainsi comme une sorte de collier de neuf perles miroitantes venant, dans la valse des saisons, boucler un cycle. Achever le destin. Et, tirées de The New York Trilogy de Paul Auster et de Poeta en Nueva York de Federico García Lorca, les deux épigraphes annonçant l’atmosphère dans laquelle s’inscrit l’ouvrage (accompagnées de photos en noir et blanc de l’auteur) résonnent alors comme des épitaphes.

Imprégné d’une constante mélancolie, de la conscience aiguë de notre finitude dans cette vie où tout passe, ne laissant que quelques souvenirs – ce que nous suggère aussi la succession des titres de ces nouvelles –, Les Bulles semble en effet ériger un tombeau.

« Memento vivere »

Dépassant le simple « memento mori », le recueil résonne plutôt comme ce « memento vivere » tatoué sur le corps de Dragana (dans le septième récit).

Tom Reisen s’y attache en effet à raviver la beauté de ces moments de curiosité et d’enthousiasme, de passion, qui illuminent les êtres et les font aller vers l’autre et vers le monde. Qui les maintiennent vivants. Il y exalte la joie éphémère de ces multiples petits instants intenses donnant son prix à la vie et qui, s’enchaînant, se fondront néanmoins dans la grisaille de l’oubli, tout en étant condamnés à s’émousser et disparaître. Et la « suave précarité » de ces instants nimbe tout son ouvrage d’une tonalité douce-amère à la fois sombre et lumineuse.

Les Bulles s’avère ainsi une tentative vaine pour retenir le temps, d’autant plus belle qu’elle est désespérée.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Tom Reisen

 

Tom Reisen est né au Luxembourg en 1971. Il a publié deux recueils de poésie et plusieurs nouvelles. Les Bulles est son troisième livre.

Non distribué par les circuits classiques, Les Bulles peut s’acquérir en ligne ou, pour la France, dans deux librairies parisiennes :

http://www.hydreditions.eu/acheter.html

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.