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Les Billes du Pachinko, Elisa Shua Dusapin (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 07.09.18 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Zoe

Les Billes du Pachinko, août 2018, 144 pages, 15,50 €

Ecrivain(s): Elisa Shua Dusapin Edition: Zoe

Les Billes du Pachinko, Elisa Shua Dusapin (par Emmanuelle Caminade)

Les Billes du Pachinko, second roman très attendu d’Elisa Shua Dusapin, vient confirmer sans conteste le talent de cette jeune écrivaine. Après Hiver à Sokcho, roman identitaire et existentiel en demi-teintes se déroulant dans une petite station balnéaire endormie d’une Corée du Sud hivernale, il nous transporte, lui, dans la trépidante capitale japonaise de Tokyo par une chaleur estivale d’une moiteur étouffante. Et on y retrouve cette capacité de l’auteure à créer par petites touches délicates une atmosphère singulière et à saisir le monde intérieur de ses personnages grâce à une écriture dépouillée tout en finesse. Une écriture concrète et précise s’attachant à nommer les choses, à la fois sensuelle et imagée, attentive aux sons, aux odeurs et aux matières et riche de significations souterraines. Une écriture sensible et subtile introduisant une sorte de flottement, de décalage et de confusion entre monde extérieur et intérieur, où les paysages décrits reflètent en partie des paysages mentaux comme les infimes faits quotidiens relatés viennent souvent faire écho à des états émotionnels, les animaux et les choses disant aussi indirectement beaucoup de la manière dont est perçue le monde.

Suisse d’origine coréenne, Claire, héroïne-narratrice proche de trente ans, se rend un été chez ses vieux grands-parents maternels qui ont émigré au Japon il y a cinquante ans pour fuir la guerre civile, son grand-père y tenant un établissement de pachinkos – sortes de flippers verticaux s’apparentant aux  machines à sous des casinos – dans le quartier Nippori de Tokyo : une activité plutôt mal considérée même si tout le monde y joue. Elle a pour projet d’organiser avec eux un voyage commun dans cette Corée natale dans laquelle ils ne sont jamais retournés et qu’elle ne connaît pas. Mais, craignant le désœuvrement, et surtout cette cohabitation avec des grands-parents dont elle s’est éloignée et pour lesquels elle nourrit des sentiments ambivalents, elle a aussi répondu à une annonce demandant une répétitrice de langue française pour s’occuper de Mieko, une petite Japonaise de dix ans que sa mère Mme Ogawa, professeure de littérature française dont le mari a disparu sans donner de nouvelles, désire envoyer en Suisse poursuivre ses études.

Les Billes du Pachinko, c’est d’abord, vu d’un point de vue suisse, le portrait d’une mégapole bruyante aux publicités aveuglantes qui recouvre une autre réalité moins audible et visible, et dont les habitants pressés fantasment étonnamment sur ce petit pays européen rural et montagneux – Heidi étant devenu un véritable mythe japonais ! Un roman traitant de plus de l’exil et du rapport à la terre d’origine comme de la filiation et des relations intergénérationnelles, explorant avec justesse et complexité l’évolution des rapports de l’héroïne avec ses grands-parents mais aussi avec Mieko et sa mère. Et Elisa Shua Dusapin continue d’y développer le thème de la langue lié au thème identitaire et à celui de la communication entre individus. Une thématique déjà très présente dans Hiver à Sokcho qui, avec une conscience aiguë du passage du temps, de notre finitude et de notre solitude, s’insère dans une perspective existentielle.

« Nous communiquons dans un langage fait de mots simples anglais ou coréens, de gestes et de mimiques exagérées. Japonais jamais ».

Claire, qui aspire à ce que « les langues se confondent », à ce qu’elles unissent au lieu de séparer comme dans le pays multilingue où elle vit, ne s’est jamais sentie aussi étrangère, aussi peu à sa place qu’au Japon où elle semble avoir « la langue en sang ».

Elle a pourtant fait l’effort d’apprendre la langue du pays d’accueil de ses grands-parents pour communiquer avec eux mais, outre que Mme Ogawa la rejette en considérant qu’elle ne parlera jamais vraiment japonais, ces derniers, qui n’ont jamais cherché à s’intégrer, refusent d’utiliser cette langue avec elle. Il est vrai que le coréen est tout ce qui leur reste de leur pays disparu. Et elle culpabilise d’avoir oublié sa langue maternelle en apprenant le français : ce coréen qu’elle parlait enfant avec eux.

Des difficultés de communication linguistiques – auxquelles s’ajoutent des incompréhensions culturelles et générationnelles mais aussi individuelles – qui pourraient néanmoins en partie se résoudre, semble-t-il, par les jeux de société et la cuisine, la nourriture partagée, qui sont un autre langage, « une manière d’être ensemble ». Un langage semblant tombé en désuétude dans ce Japon moderne où se développent les jeux solitaires sur des machines ou des ordinateurs et se multiplient aliments industriels, plats tout préparés et repas rapides.

« J’ai l’impression que tant que je ne dors pas, rien ne changera, rien ne vieillira ».

A Tokyo, le temps semble rouler à grande vitesse comme ce Shinkansen qui emporta le père de Mieko, la gare qui l’abrite ressemblant vue d’en haut à un « reptile aux aguets ». Et dans cette mégapole de plus en plus bétonnée où tout s’accélère et s’automatise, altérant les gestes et les comportements, Claire, anxieuse et insomniaque, semble hantée par le vieillissement et le changement, par la disparition et la perte. Par la mort qui se profile à l’horizon.

Une angoisse que semble compenser, chez cette héroïne qui élude la question de la maternité et s’avère désemparée face à l’enfant sérieuse qu’on lui a confié et qu’elle ne réussit pas à amuser, une certaine nostalgie de l’enfance, un refus de grandir : « J’ai des envies de pâte d’amandes. Longtemps ma mère m’en a dilué dans l’eau pour me faire des biberons, même si j’avais passé l’âge de téter ».

Tandis que sa vieille grand-mère, retombant en enfance, se livre à des installations de Playmobil, et que les Japonais recherchent un bonheur factice dans le parc Disneyland ou dans le village de Heidi…

« Me vient l’image du Tetris, ce jeu d’arcade dans lequel des formes géométriques tombent et qu’il s’agit d’agencer sans laisser d’espace ».

C’est surtout l’enfermement et la solitude qui marquent ce second roman qui souligne combien une identité sereine se construit dans le rapport aux autres. Un enfermement qui ne laisse aucun espace pour respirer comme dans le Tetris, ce jeu assemblant des formes géométriques auquel la narratrice se livre sur son téléphone. Et l’étroitesse des espaces dans lesquels se disposent les choses autour d’elle se démultiplie ainsi d’emblée : boyaux de la gare de Shinagawa, long couloir de l’appartement de Mme Ogawa, maisonnette des grands-parents coincée entre deux tours, escalier resserré descendant à la chambre sans fenêtre de Mieko aménagée en sous-sol dans une ancienne piscine, mince allée séparant les deux rangées de pachinkos du Shiny…

Un enfermement à l’image de la solitude de Claire dans cette ville où la foule des passants passe sans vous regarder, vous contournant pour éviter tout frôlement, tout contact physique. A l’image de ce « jeu collectif et solitaire » où « chacun devant son tableau joue pour soi, sans regarder son voisin que pourtant il coudoie » (pour reprendre l’épigraphe tirée de L’Empire des signes de Roland Barthes).

Et l’héroïne, s’enfermant souvent dans sa chambre exiguë dont la fenêtre au ras du sol ne laisse défiler que des jambes et des pieds, se voit ainsi privée de ces visages, de ces regards révélant notre humanité. Une héroïne qui ne peut exister dans le regard des autres et qui, craignant sans doute de constater cette inexistence, regarde bizarrement de biais, observe « le reflet des passagers dans la fenêtre d’en face », jusqu’à s’apercevoir en bougeant les jambes que cette jeune femme en pantalon qu’elle n’a pas reconnue, c’est elle.

Un roman mélancolique cruel et tendre, dont l’écriture légère et acérée creusant les silences et la subtile combinaison des thématiques font l’originalité.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Elisa Shua Dusapin

 

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin vit en Suisse. Son premier roman Hiver à Sokcho a reçu le prestigieux prix Robert Walser 2016, ainsi que le prix Régine Deforges 2017 et le prix Révélation de la SGDL.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.