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Les bijoux de pacotille, Céline Milliat-Baumgartner

Ecrit par Laurence Biava 27.02.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Arléa

Les bijoux de pacotille, février 2015, 100 pages, 16 €

Ecrivain(s): Céline Milliat-Baumgartner Edition: Editions Arléa

Les bijoux de pacotille, Céline Milliat-Baumgartner

 

 

C’est un premier roman « autobiographique » étonnant et bouleversant, qui se lit d’une traite, et qui foudroie tout sur son passage.

Le 19 juin 1985, à 3h30 du matin, une voiture sort de la route à l’entrée du tunnel de Saint-Germain-en-Laye – nationale Paris-St-Germain-en-Laye – et prend feu sur le bas-côté. Deux corps carbonisés – un homme et une femme – en sont retirés… Pour toutes traces insignes, ne restent qu’une boucle d’oreille en forme de fleur et deux bracelets en métal, noircis par le feu. Des bijoux de pacotille qui seront restitués plus tard à la famille, après avoir été soustraits aux regards, puis à la mémoire de Céline et de son jeune frère. Les enfants orphelins sont pris en charge puis élevés par une de leurs tantes… Avant cela, ils n’assistent pas à l’enterrement de leurs parents. Le lecteur s’étrangle d’émotion à cette première précision.

Céline Milliat-Baumgartner a huit ans et est en classe de CE2 lorsqu’une voix empêtrée dans le chagrin lui annonce l’indicible nouvelle. L’adulte cherche les mots et les gestes mais l’enfance s’obstine et la vie continue comme avant, sans répit… A partir du drame, tout est fait pourtant pour repousser le plus loin possible l’insupportable absence. Tout est manque et s’inscrit dans le manque : manque de chaleur, manque des corps, manque des gestes, manque de l’odeur de ces chers parents. Une fratrie nouvelle sert à mesurer la séparation tangible, et la force du présent qui vous aspire comme un gouffre. Le statut d’enfant orpheline vous fait suffoquer, vous fait vous terrer, et l’auteur, jusqu’à ce livre, n’exprime rien, ou trop peu. Elle est une jeune enfant dont la mort est impossible à apprivoiser. Impossible pour elle de faire son deuil, elle ne croit en rien, et tout la ramène au vide, à l’absence.

Céline Milliat-Baumgartner fait un portrait émouvant de chacun de ses parents dans le fil ininterrompu de la vie qui court et se débat. C’étaient des parents présents, aimants mais aussi fêtards. La mère est actrice, joue dans des films. Le père s’absente souvent pour son travail, sa profession reste plus floue. Ils s’aiment passionnément, partent en vacances en Grèce, distribuent sans compter, de l’amour, de la tendresse, du rêve. Les enfants sont heureux.

Le livre raconte avec une infinie tendresse et éclat cette perte de repères quand il n’y a plus de bouclier entre soi et le monde, ces myriades d’instants volés de la jeune enfance chérie et comblée, tous ces moments dont on se souvient approximativement et qu’on s’invente un peu – on se raccroche toujours à des détails sur lesquels on brode –, on se souvient d’une boîte contenant des bricoles qui viennent de ce temps d’avant, quand la famille était unie, heureuse. On raconte des souvenirs sur lesquels on se blottit doucement. La force de ce récit poignant tient aussi à ses confessions, ses aveux. Avec lucidité, l’auteur s’étend longuement sur les mensonges que l’on fait aux jeunes enfants, quand on décide à leur place, quand on ne les croit pas capables de comprendre et d’assumer, quand on ne veut pas les brusquer.

On comprend ici que le temps fut long de dire au revoir à des parents dont on ne se souvient plus avec exactitude. Qu’il fallut s’entourer de rituels pour admettre que la mort, ce n’est peut-être pas la fin, si on a la foi ? (l’enfant fera ses communions dans sa famille recomposée, après la mort de ses parents). D’ailleurs, même les mots justes rapent et dérapent… Un proche meurt et on ne sait pas trouver les mots. La mort est une étrangère. Elle est bannie. Elle est celle que l’on n’apprivoise pas (celle des grands-parents), celle que l’on ne dompte pas, qu’on ne comprend pas. La force en présence dont on ne sait parler. Celle qui s’impose et qu’on doit combattre.

La petite fille devenue narratrice voit la mort partout, comme une menace permanente. C’est ainsi.

Mais lorsqu’elle peut enfin lire les procès-verbaux de l’accident mortel du 19 juin 1985, elle sait pourtant que la mort peut enfin se lire et s’écrire.

Ce livre est un adieu. Un adieu déchirant à deux chers disparus. Mais aussi l’histoire de quelqu’un qui peut enfin tourner la page, et qui doit vivre cette publication comme une forme de libération…

Difficile de ne pas trouver ce livre éblouissant, jusque dans sa force tragique. Difficile de ne pas le garder tout contre soi.

 

Laurence Biava


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A propos de l'écrivain

Céline Milliat-Baumgartner

 

Céline Milliat-Baumgartner est comédienne. Les bijoux de pacotille est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.