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Les Belles endormies, Yasunari Kawabata

Ecrit par Victoire NGuyen 11.09.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Japon, Roman, Le Livre de Poche

Les Belles endormies, Le dit d’Eguchi, 125 pages, 4 €

Ecrivain(s): Yasunari Kawabata Edition: Le Livre de Poche

Les Belles endormies, Yasunari Kawabata

 

Les belles endormies est un roman magistral de Kawabata. Il s’agit ici de ces jeunes filles qu’on drogue afin qu’elles puissent être plongées dans un profond sommeil. Elles sont ensuite placées, nues, dans un lit qu’elles partageront avec un vieillard dont elles ignorent tout de l’existence. A leur réveil, le vieil homme ne sera plus là pour les effrayer.

C’est un roman écrit en 1961. Il met en exergue la problématique de la décrépitude liée à l’âge. Mais en même temps, Kawabata s’applique à décrire cette déchéance dans des scènes empreintes de perversion et d’érotisme sans tomber pour autant dans la laideur ou dans le voyeurisme. Et si je puis dire, c’est là que réside son absolu talent. Kawabata suggère, Kawabata laisse parler son personnage. Son écriture recueille les réflexions tortueuses et les souvenirs du vieillard. Kawabata s’attarde pour cela sur les détails sans tomber dans le glauque. Chaque détail relevé est retravaillé. Il est orné par des adjectifs et adverbes afin d’exacerber le tragique de l’existence. Le travail du détail, de la description à partir d’un motif, d’un objet ou d’une sensation, rapproche l’écriture de cet illustre auteur japonais à celle d’une poésie ou encore à la technique d’un peintre impressionniste.

Avec beaucoup d’élégance, l’auteur démontre, à travers la quête de plaisir du vieux Eguchi, la misère du « mâle » asiatique qui a perdu sa puissance virile et patriarcale (ses filles sont toutes parties de la maison, il n’a plus d’emprise sur sa femme) et qui se contente d’une enfant – femme endormie – pour se sentir encore homme. Les phrases sont d’une lucidité corrosive : « Dans cette maison venaient des vieillards incapables désormais de traiter une femme en femme, mais dormir paisiblement aux côtés d’une fille pareille était sans doute encore une de leurs consolations illusoires dans leur poursuite des joies de la vie enfuie : voilà ce qu’Eguchi comprit à sa troisième visite dans cette maison ».

Les belles endormies décrit donc le crépuscule d’une vie. Il condense et cristallise dans son écriture les désirs avortés, les amours perdus ainsi que la fuite du temps et de la jeunesse. Son roman me fait penser aux fresques médiévales mettant en scène ce qu’on appelle « les dits » de la Mort. Il s’agit des peintures murales sur lesquelles on aperçoit la Mort converser avec un vieillard ou une jeune fille ou encore un chevalier. Cet art a pour dessein, par le choc de l’image violente, d’effrayer le simple croyant lui rappelant sa mortelle condition. Avec plus de poésie et de litote, Kawabata oppose dans un même lit la vieillesse et la jeunesse qui sont réunies dans un simulacre de scène amoureux dans lequel il ne se passe rien. L’un étant le miroir de l’autre. Le vieillard effleure du doigt la peau de cette jeunesse qu’il a perdue. La jeune fille dans l’insouciance du sommeil n’a pas conscience qu’elle est dans les bras de la Mort. C’est le prélude de ce qui lui arrivera plus tard quand l’amour n’aura plus le goût du sucre et du miel.

De ce fait, on peut dire que c’est un roman cruel et ironique. A lire absolument.

 

Victoire Nguyen


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A propos de l'écrivain

Yasunari Kawabata

Yasunari Kawabata est né le 14/06/1899. Il entre dans le 20ème siècle sans fracas mais avec fragilité. En effet, il est venu au monde à sept mois et cette naissance prématurée est survenue dans une époque où la médecine n’est pas encore au point pour traiter de ce cas. De ce fait, sa santé en subira de lourdes conséquences. Les génies ne président pas favorablement au destin du petit homme. Yasunari Kawabata connaît très tôt les deuils successifs : son père, sa mère puis sa grand-mère et sa sœur aînée. Il soignera son grand-père aveugle et malade jusqu’à la mort de celui-ci. Il a alors 15 ans.

Cependant, il se révèle très vite à la littérature dès l’âge de 16 ans avec son journal autobiographique : Journal intime de la 16ème année. Son talent se confirmera plus tard avec cette douce mélancolie qui touche presque toute son œuvre. Pays de neige, considéré comme son chef-d’œuvre absolu condense tout l’art de Kawabata, de l’ellipse à la peinture à peine effleurée de l’âme et du cœur. Son œuvre est grave comme l’homme, profonde et toujours un hymne à la nature et aux vivants.

La consécration vient en 1968 avec le prix Nobel de littérature. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains du 20ème que le Japon ait connu. Son suicide survient en 1972 en toute discrétion si on peut dire. Ainsi l’homme s’en va avec élégance et noblesse venant à la mort avant qu’elle ne vienne à lui.

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.