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Les années Mitterrand. Journal politique 1981-1995, Michel Winock

Ecrit par Martine L. Petauton 18.05.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Récits, Editions Thierry Marchaisse

Les années Mitterrand. Journal politique 1981-1995, mars 2018, 477 pages, 25 €

Ecrivain(s): Michel Winock Edition: Editions Thierry Marchaisse

Les années Mitterrand. Journal politique 1981-1995, Michel Winock

 

On connaît Michel Winock, l’incontournable intellectuel, historien de l’époque contemporaine, pile en haut dans nos listes de livres à l’université, actuelle et plus ancienne ; on a en mémoire l’honnête homme au sens de la Renaissance, qu’il semble être ; on connaît « notre » Mitterrand, notre génération politique et pour beaucoup d’entre nous, militante. On a pu, enfin, par expérience de lecteur, mesurer combien, chez Thierry Marchaisse, comme d’autres, dit-on, changeaient l’eau en vin, on peut se trouver face à un bouquin apparemment sérieux sur les institutions, et se passionner autant que dans le roman le plus fou… Alors, on fonce d’entrée vers ce pavé – quand même de presque 500 pages ; car tous les ingrédients semblent réunis, en une étrange équation, la période, le grand homme d’Etat passé historique, et le regard acéré, et bien entendu, sans concession, d’un Monsieur Histoire. On salive d’avance, et certains d’attendre ces grands tout ou petits rien, qui nous manquaient pour connaître, voire comprendre un temps historique, mais il s’agit bien d’autre chose…

Car dès les premières lignes, Winock nous pose le premier membre de son équation : journal, parce qu’il « aime le genre, du pris sur le vif » et non « mémoires », plus susceptibles d’être reconstruites « journal extime » comme disait M. Tournier, dont seront sortis les éléments privés. Journal politique, enfin – « le citoyen dans la cité ». Donc, n’en doutons pas, montagne-époque Mitterrandienne grimpée par des faces, on va dire, moins convenues, peu touristiques. Regard(s) même si celui qui les porte avance avec ses connaissances, compétences et – ne l’oublions pas – représentations de l’objet observé, époque où – en même temps, dirait quelqu’un – il marche. C’est là que d’autres chemins sont arpentés : car l’historien, l’est-il encore, quand il vit et analyse quasi dans le même jet, au ras du guidon ? Historien du jour même, croit-on la chose possible ? Winock, et c’est le passionnant de l’affaire, est certes historien de formation, de métier, rigoureux et impeccable dans la démarche, mais son journal ouvert direct sur les fenêtres de ce temps mitterrandien ne prétend, ni ne tente jamais de positionnement uniquement historique ; on est clairement dans d’autres genres, mais que voulez-vous, c’est une tête d’historien qui regarde, et en trois lignes denses et complètes, tout est dit de cet homme politique-là, de ce contexte-ci, de l’itinéraire de ce pseudo intellectuel ; notre lecture avance sous pré-acquis solides et ce n’est pas rien…

À moins, alors, que journaliste du temps présent ? Pas complètement, non plus, même s’il le fut de manière professionnelle tant à L’Événement du Jeudi de Jean-François Kahn, que dans d’autres colonnes, mais là aussi sans quitter les outils de l’analyse historique. Enfin, politiquement situé ? en ces temps où l’engagement partitaire, au minimum le soutien intellectuel nageaient encore comme poissons dans l’eau ! Là encore, Winock n’est ni tout à fait celui-là, ni totalement celui-ci ; un regard se voulant hybride, largement polyface. Clairement d’une deuxième gauche, viscéralement hostile au vieux monde communisant, attiré par Rocard et la culture du dialogue social ; pas d’un parti (quelques traits mortels pour le PS), encore moins d’un clan, évidemment pas d’une cour (que de tirs définitifs sur tel ou tel homme politique, Jack Lang et son monde, le feutré étouffant de l’Elysée…). Mitterrand, l’homme, lui semble étranger, sa politique pas toujours cohérente, saupoudrée d’aléatoire à n’en plus finir, mais sa haute et sans doute exagérée méfiance plonge ses racines loin en lui, la guerre d’Algérie, probablement, source de ses engagements ?

Des pages fortes, un peu partout ; l’effondrement de l’Est au tournant des années 90, la fin de l’URSS, les engagements européens en discussion, la société divisée sur le voile islamique chamboulant ce laïc viscéral, les grandes grèves de 95…

Toujours – magie du journal tenu de jour en jour – assorti du temps qu’il fait, de l’allure d’une rue de Paris, de ce cours préparé et donné (de bien belles pages sur « ses » étudiants, en France ou aux USA), de ce voyage au bout du monde autour d’une conférence (sujets plus que passionnants !). Des valeurs à défendre quand ce n’est à pourfendre, à tout bout de lignes ; celles du champ professionnel, université, Sciences Politiques Paris ; les éditions ; nous voyageons grandeur nature dans celles du Seuil dont M. Winock tient avec quelques autres le rayon Histoire (toute notre bibliothèque s’en ébroue), les réunions houleuses de rédaction des journaux. Et puis, et ce n’est pas ce qu’on goûte le moins dans le livre, celles qui sont à résonance plus personnelle, les conflits, les chagrins, les amis qui s’éloignent, les désaccords, les visions différentes de ce temps si riche.

On s’y retrouve tellement, nous ses « jeunes » contemporains, dans ces yeux ouverts sur les années Mitterrand, que de page en page on court vite voir ce qu’a pensé, fait, ou laissé faire Winock, de ce moment important de notre vie commune. Au point qu’il passe dans ce livre de l’émotion, presque une odeur de nostalgie : un temps que nous avons perdu. C’est un fort beau cadeau, presque personnel et intime, Monsieur Michel Winock, que vous faites à ceux qui ont vécu cette période, de partager ces emballements, joies, chagrins et définitifs rejets aussi. Votre lecteur du coup en est aussi acteur, d’accord là – et comment ! Rétif, ici, s’interrogeant au bout, et c’est ce que vous voulez ! Cela n’enlevant rien à l’intérêt de vous lire pour de plus jeunes, d’autant que trier chronologiquement un moment recherché est facilité par le genre même du journal, commençant un lundi 11 Mai 1981 (grand calme sauf à la Bourse où les valeurs françaises prennent l’eau) et se clôturant un dimanche 31 décembre 1995 (temps douceâtre, bruineux, moche…).

Winock, qui fut aussi homme de radio, et s’essaya au documentaire, revendique hautement l’écriture, et ses 500 pages sont souvent en ce domaine un régal pur. Alerte, précise, vivante, drôle, caustique quand il le faut, voilà une plume-Winock – quelqu’un probablement convoquera Saint-Simon – qui est tout bonheur de lecteur ; ainsi de ce face à face entre l’historien et Bourdieu, le pape des sociologues, cher à nos jeunes années : « butte témoin des vieilles certitudes dans un monde envahi par le doute… l’érosion par la tempête a préservé la borne bourdivine… les communistes ont gardé dans leur débâcle Fidel Castro, les sociologues de gauche ont évité d’être orphelins grâce à P. Bourdieu… ».

Il y a un livre anglais, dont le titre était Le temps retrouvé, qui marchait dans cette Nouvelle Histoire des années 80 ; fort, marquant, mieux qu’un simple livre. Il y a de ça dans cette somme de vie, de réflexion, de donner à réfléchir encore plus, qu’est ce « journal politique » ; un partage d’honnête homme en fait ; un acte citoyen.

 

Martine L Petauton

 

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A propos de l'écrivain

Michel Winock

 

Michel Winock est un historien surtout connu pour ses travaux de synthèse sur l’histoire politique française. Il a notamment concentré ses recherches sur les périodes de la IVe et la Ve République. Ses essais ont souvent été primés (Prix Médicis de l’essai pour Le Siècle des intellectuels en 1997 ; Prix Jouvenel de L’Académie française pour Les Voix de la Liberté en 2001). Il est aussi le biographe de Hugo, Clemenceau ou de Madame de Staël.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)