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Les Amnésiques, Géraldine Schwarz, par Bernard Pechon

Ecrit par Bernard Pechon le 21.12.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz, Flammarion, septembre 2017, 346 pages, 20 €

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz, par Bernard Pechon

 

De Gaulle avait censuré le film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié en disant que les Français n’ont pas besoin de vérité mais d’espérance. Géraldine Schwarz conclut son livre ainsi : Cinquante ans après, je crois que l’espérance des Français, c’est la vérité, enfin.

Ce n’est d’ailleurs qu’une de ses conclusions car l’amnésie allemande et son traitement l’intéressent au moins autant.

Ses parents sont nés pendant la deuxième guerre mondiale. Sa mère est la fille d’un gendarme de Blanc-Mesnil qui aurait pu avoir des doutes sur la version officielle selon laquelle les Français auraient été en majorité résistants. Son père est le fils d’un petit négociant de Mannheim qui n’aimait guère qu’on lui rappelle la façon dont il avait acquis en 1938 une entreprise dont le propriétaire avait dû fuir l’Allemagne parce qu’il était juif. Sa mère et son père se rencontrent en 1962, se marient malgré les réticences de leurs parents respectifs et donnent naissance à celle qui va écrire ce livre passionnant : Les amnésiques.

Sur cette double généalogie germano-française évoquée depuis la guerre de 14 jusqu’à l’entrée, cette année, de députés d’extrême-droite au Bundestag, Géraldine Schwarz analyse à la loupe tout un siècle sur lequel on a bâti volontairement puis déconstruit laborieusement un tissu de mensonges d’état et de secrets de famille, de rumeurs, de désinformations, d’omissions, de lieux communs, d’idées reçues…

D’où vient le nazisme, on en avait quelques idées ; comment il a sévi pendant une douzaine d’années au milieu du siècle dernier, les historiens l’ont abondamment commenté, mais quelles traces laisse-t-il aujourd’hui dans nos consciences, dans nos institutions, dans nos relations avec nos proches ou nos lointains contemporains et, plus généralement, dans notre quotidien, c’est un faisceau de questions que Géraldine Schwarz ne se contente pas de poser mais qu’elle documente avec précision, sans pathos et sans concessions même quand son récit met en cause sa propre famille, voire ses propres illusions.

Ce livre est dense et pourtant il se lit comme un polar. Il est presque trop court tant on voudrait explorer à fond avec cette journaliste-enquêtrice-historienne-sociologue-biographe rigoureuse et impartiale toutes les zones d’ombre qu’elle éclaire, tous les non-dits qu’elle révèle. Il y a tant à dire si on ne veut oublier aucun fait significatif, dans aucun recoin de la géopolitique occidentale que les 350 pages de ce « récit » d’une écriture simple et sensible semblent ne devoir jamais y suffire. Et pourtant, grâce à une construction où elle entremêle judicieusement souvenirs personnels, enquête de terrain et exégèse d’une énorme documentation historique et juridique, Géraldine Schwarz nous laisse abasourdis comme si nous sortions d’un pavé de 1500 pages.

Je voudrais citer cinquante exemples où une simple réflexion de bon sens, un rapprochement inattendu entre deux événements, la citation d’un détail d’un texte de loi, une statistique démographique, un pourcentage électoral, l’évocation d’un livre ou d’un film que nous avons vu avec d’autres yeux, le portrait d’un homme dont le nom nous est vaguement familier…  suffisent à ce qu’on s’arrête un instant de lire, qu’on ferme les yeux en pensant : « bien sûr, c’est évident, comment a-t-on pu passer à côté de ça ? »

Si jamais la connaissance de l’histoire a pu éclairer le présent, c’est bien le premier mérite de ce livre tourné vers un passé dont on a eu trop d’occasions et de raisons de dénaturer le récit, de nous inciter à regarder l’avenir avec l’exigence et la lucidité dont il fait preuve de façon exemplaire.

J’hésite souvent à recommander un livre à mes proches. Pas seulement les historiens, pas seulement ceux qui ont des raisons personnelles de s’intéresser au nazisme, mais à tous ceux qui veulent un peu mieux comprendre dans quel monde ils sont nés, ils vivent et ils mourront.

 

Bernard Pechon

 


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A propos du rédacteur

Bernard Pechon

 

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard (Les mêmes étoiles collection blanche), des nouvelles chez HB, des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture. En 2011 les éditions des Vanneaux ont publié mon roman sur le monde de l’opéra intitulé Mélomane.