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Les Algériennes du château d’Amboise, Amel Chaouati

Ecrit par Emmanuelle Caminade 15.01.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Maghreb

Les Algériennes du château d’Amboise, Editions La Cheminante, novembre 2013, 214 pages, 22 €

Ecrivain(s): Amel Chaouati

Les Algériennes du château d’Amboise, Amel Chaouati

 

Si Abd el-Kader ben Mahiédine, penseur soufi et valeureux guerrier s’étant illustré par sa résistance au colonisateur, est étrangement devenu une figure mythique de part et d’autre de la Méditerranée, l’épisode de son emprisonnement en France dans des conditions très difficiles reste méconnu dans notre pays tandis qu’il est quasiment ignoré en Algérie.

En décembre 1847, après quinze années de combats acharnés contre l’armée française, le chef de guerre avait en effet accepté de se rendre à la seule condition de pouvoir s’exiler en Palestine ou en Egypte avec les siens – une suite comportant, entre famille, domestiques et esclaves, « quatre-vingt-dix-sept personnes dont vingt et une femmes, quinze enfants et de nombreux nourrissons ». Mais après une traversée très éprouvante pour ces semi-nomades, ce n’est pas en Orient qu’ils débarquent mais en France où ils seront enfermés sous bonne garde durant près de cinq ans – trois mois à Toulon, sept mois à Pau, puis quatre ans au château d’Amboise –, jusqu’à ce que le prince président Louis Napoléon Bonaparte annonce leur libération en octobre 1852. L’émir et ce qui reste de sa suite pourront alors s’exiler en Turquie le mois suivant avant de se rendre plus tard à Damas.

C’est ce pan d’histoire effacé de nos mémoires respectives, sans doute en partie parce qu’il s’inscrit entre reddition et trahison, qu’aborde Amel Chaouati dans Les Algériennes du château d’Amboise. Cette auteure algérienne ayant choisi de vivre en France, psychologue de formation, s’y intéresse en priorité, et avec beaucoup de compassion, aux souffrances endurées par ces femmes qui furent arrachées brutalement à leur pays pour se retrouver dans une terre étrangère au rude climat où elles furent doublement recluses du fait de leurs traditions. Des femmes dont l’équilibre psychique et la santé physique furent très affectés et qui pour beaucoup payèrent de leur vie et de celle de leurs enfants en bas âge, nés pour la plupart en captivité.

S’attaquant aux silences de l’histoire qui la renvoient aux blancs de la transmission de sa propre histoire, l’auteure – s’inspirant sans doute un peu d’Assia Djebar à laquelle elle voue une grande admiration – retrace son cheminement vers la vérité, mêlant enquête basée sur des recherches historiques et quête personnelle puisant dans ses souvenirs et ses émotions, ses rêveries ou ses rencontres. Hantée par les voix éteintes de ces femmes, à l’écoute du moindre signe appartenant tant au registre objectif qu’émotionnel, elle va ainsi mettre en écho ces différentes voix, tous ces menus faits morcelés et de nature différente.

Les Algériennes du château d’Amboise est en partie un essai historique dans lequel Amel Chaouati cite des documents précis (rapports d’inspection, lettres…) ou des passages de livres sur Abd el-Kader, interroge le vocabulaire utilisé comme le regard des peintres ayant représenté certaines scènes. C’est aussi une sorte de journal de bord relatant la genèse et le déroulement chaotique des investigations de l’auteure ainsi que ses rencontres, notamment avec des amies françaises ayant vécu en Algérie. Le tout complété par des passages narratifs où elle raconte elle-même cette histoire douloureuse ou donne la parole à ces Algériennes ayant vécu au château, qu’elles appartiennent à la famille d’Abd el-Kader ou soient de simples domestiques.

C’est la première fois qu’un auteur s’intéresse à ce sujet et on découvre les documents exhumés avec intérêt. Ils nous renseignent de manière très concrète sur les conditions sanitaires déplorables et toutes les privations imposées à ces femmes, sur l’exacerbation de leurs problèmes du fait du choc des cultures, de modes de vie incompatibles, mais aussi sur les délires civilisateurs du colonisateur en Algérie.

La démarche d’Amel Chaouati, très ouverte mais totalement éclatée, déroute néanmoins fortement au début, d’autant plus que l’architecture complexe de son livre manque délibérément de liant : de courts chapitres aux titres hétéroclites s’y succèdent, imbriquant en leur sein divers genres d’écriture soulignés par le recours à des polices, des couleurs et des tailles différentes de caractères. Et l’auteure semble répugner à trop travailler son style, juxtaposant de courtes phrases assez minimalistes dans la partie journal de bord, et optant pour un récit très simple et dépouillé dans les passages narratifs.

Mais au bout d’un moment, cet ensemble instable et foisonnant qui nous fait sans cesse ricocher d’une époque ou d’un lieu à l’autre, d’un élément à un autre, fonctionne. S’élabore en effet une sorte de tissage reliant l’Algérie à la France, l’individuel au collectif, le passé et le présent, les morts et les vivants, qui fait naître quelque chose dans les interstices et dans les marges. Ce livre inclassable mêlant les genres et les échelles, modulant les tons, finit alors par embrasser cette histoire dont il reste peu de traces, nous faisant aussi entendre la voix de ces femmes qui, à notre tour, viennent nous hanter.

Amel Chaouati rend ainsi un bel hommage à ces oubliées de l’histoire, venant compléter, enrichir celui du plasticien algérien Rachid Koraïchi qui avait créé en 2005 dans le parc du château d’Amboise ce « jardin d’Orient » : une installation cimetière redonnant une individualité aux vingt-cinq personnes de la suite de l’émir enterrées dans une fosse commune, dont la mort n’avait pas même été enregistrée sur les registres d’état civil, mais dont témoignait une stèle érigée en 1853 par les habitants d’Amboise.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Amel Chaouati

 

Amel Chaouati est né à Alger et a fait ses études en France pour devenir psychologue. Sa passion de l'écriture et sa réflexion sur les relations entre l'Algérie et la France lui ont donné l'occasion de découvrir une oeuvre littéraire qui a changé sa vie : celle de l'académicienne française algérienne Assia Djebar. Elle crée à partir de cette rencontre, "Le Cercle des amis d'Assia Djebar" dont elle invite les membres à participer à un projet éditorial exprimant leur passion pour l'oeuvre de la grande dame, "Lire Assia Djebar !" Cette première aventure éditoriale ouvre à Amel Chaouati de beaux horizons d'écriture.

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.