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Le Vrai Lieu, Annie Ernaux

Ecrit par Pierrette Epsztein 16.05.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Livres décortiqués, Essais, Gallimard

Le Vrai Lieu, octobre 2014, 120 pages, 12,90 €

Ecrivain(s): Annie Ernaux Edition: Gallimard

Le Vrai Lieu, Annie Ernaux

 

L’aventure a commencé par un documentaire : Les mots comme des pierres, sous la direction de Michelle Porte, et sous l’œil de la caméra de Caroline Champetier. Le tournage a duré trois jours et l’auteur a parlé pendant des heures. Elle est revenue sur les moments cruciaux de sa vie et sur ce qui l’a poussée à s’inventer une écriture particulière, celle de « l’auto-socio-biographie ».

Ce n’est pas la première fois qu’elle s’interroge sur son processus d’écriture. Cependant, dans cet échange filmé, surgit parfois une pensée inédite qui jaillit dans la spontanéité de l’échange oral, grâce à la confiance qu’elle porte à son auditrice. Le titre est venu d’une phrase prononcée durant l’interview. Elle revient sur chaque lieu, chaque chose ou chaque événement correspondant à une époque vécue qu’elle nous transmet. Une vie, pour Annie Ernaux, est une expérience unique, mais aussi un lieu commun. Chacun de ses livres est lié à un endroit et à une thématique. Evoquant sa vie, elle singularise une œuvre magistrale et originale qui est aussi le parcours d’un milieu social à un autre et celui d’une époque dans lesquels chacun peut se reconnaître. Le titre du documentaire lui est venu en bouche durant le tournage.

Effectivement, on peut considérer chaque mot posé sur la page comme un petit caillou qui trace un chemin de vie sur lequel l’auteur peut se retourner et se retrouver. Ceux qui ont pris la peine de visionner ce film n’ont pu qu’être séduits. Ils ont découvert un visage, une voix, une présence, une parole habitée. Ils ont également eu le plaisir de pénétrer au cœur d’un lieu de vie cher à cet écrivain, sa maison de Cergy. Ce documentaire a été diffusé sur France 3 début novembre 2013.

Mais pour Annie Ernaux, l’équipée ne s’est pas arrêtée là. Elle a éprouvé la nécessité de reprendre cette parole et de la transcrire dans une écriture. C’est dans ce prolongement qu’est né le livre Le vrai lieu qui a été publié début octobre 2014 par les éditions Gallimard. L’auteur énonce ainsi l’écart entre la parole et l’écriture : « C’est par l’écriture que j’atteins non pas ce que je considère comme ma vérité, mais une vérité plus générale. Au fond, ce qui est oral me paraît une vérité purement personnelle. Alors que l’écrit est une vérité plus universelle ». Dans cet ouvrage, elle va déployer tout ce qu’elle a évoqué oralement et ajouter tout ce qu’elle n’a pas pu dire. Et dans le retrait de l’agitation du monde qu’exige l’écriture, elle redécouvre l’importance de la solitude et du silence de la maison nécessaires à la mise en écriture mais aussi le silence à l’intérieur du texte qui, dans les blancs, laisse place au lecteur pour penser à son tour sans être écrasé par les phrases de l’autre.

« Les propos qu’on va lire portent donc la marque de la spontanéité à laquelle j’étais contrainte et qui s’est avérée, quoique de façon différente et plus légère, une forme de mise en danger – et aussi, bien que différemment, de la lecture. En effet, c’est une autre vérité que celle des textes publiés, voire d’un entretien écrit, qui émerge de la parole filmée. Une vérité qui jaillit de façon brutale, affective, dans des images, des raccourcis comme des cris de cœur et de l’inconscient… Je ne crois pas avoir jamais autant dit sur la naissance de mon désir d’écrire… Jamais autant tourné autour de la place réelle et imaginaire de l’écriture dans ma vie. Pour, ultimement… en venir à ceci, qu’elle, l’écriture est mon vrai lieu ». Et voilà consigné le projet de cet ouvrage. Avec le recul, la mise à distance, le livre permet de déployer, revisiter, préciser, une pensée spontanée qui s’est enrichie au fil des années.

Le dessein de l’auteur est de structurer la parole, de se servir de la mémoire charnelle comme « tiroirs à souvenirs ». Elle précise comment elle a accompli son œuvre, comment chacun de ses livres a été marqué par les évènements importants de sa vie, comment ces moments ont été des tournants de son existence, quel enseignement elle en a tiré et sous quel angle elle a choisi de les aborder, quelle écriture elle a choisi pour les traduire. Nous y retrouvons consignés le souvenir de ses parents et le rôle important qu’ils ont joué dans sa construction de femme, les temps de passage, les lieux clefs, les fantômes de lieux, la maison devenue « sa » maison, son espace d’ancrage et « d’encrage ». L’écriture devient alors une trace indélébile qui donne existence. « Tant que je n’ai pas écrit sur quelque chose, ça n’existe pas ». C’est pourquoi elle a tenu toute sa vie des journaux où elle consigne le quotidien des faits et des réflexions qui servent de support à ses livres futurs qui eux, devront être distanciés par le recul du temps. Le livre publié est la trace de cet « entre-deux » qui engendre une posture sur la frontière et lui permet de ne pas se figer ni se fixer. L’apaisement lui est venu avec l’âge et lui permet maintenant d’occuper une juste place, une place juste.

Ce qui émerge dans ce livre ce sont les conséquences des évènements sur sa vision du monde. Comment a-t-elle vécu son statut de « transfuge de classe », comment s’est éveillé son amour de la lecture, comment elle s’est voulue une femme libre de ses choix avec toutes les déchirures, les blessures, les violences que cela a pu entraîner. Comment, au fil des années, elle s’est ouverte au monde, comment s’est éveillé son intérêt pour les autres et son désir de leur donner une existence, une voix. Comment, au fil des livres, s’est dessinée une esthétique qui lui est propre et qui rende ses livres immédiatement reconnaissables. Comment les écarts par rapport aux normes de sa génération qu’elle s’est autorisés, que ce soit des normes conservatrices moralisantes ou « féministes » parfois extrémistes, ont fécondé, dans le prolongement de ses  actes, une « écriture transgressive ». Voilà comment elle l’énonce : « Quand je me suis mise à écrire, je n’ai pas eu l’impression d’écrire avec ma peau, mes seins, mon utérus mais avec ma tête, avec ce que cela suppose de conscience, de mémoire, de lutte avec les mots ! Je n’ai jamais pensé, voilà, je suis une femme qui écrit. Je suis quelqu’un qui écrit. Mais quelqu’un qui a une histoire de femme, différente de celle d’un homme. Cette histoire, c’était, avant la contraception et l’avortement libre, celle du pire enchaînement à la procréation. Et l’expérience qu’une femme a du monde au quotidien n’est pas celle d’un homme. En réalité, la difficulté – même si je ne l’ai pas ressentie – c’est de faire admettre la légitimité d’écrire son expérience de femme. D’autant plus que la littérature reconnue, enseignée – donc les modèles proposés – est masculine à 95 pour cent et qu’aujourd’hui encore il y a des matières d’écriture ressortissant à l’expérience virile, telles que la guerre, le voyage, qui sont valorisées à l’extrême, tandis que celles plus spécifiquement féminines, comme la maternité, ne le sont jamais ». Et elle ajoute plus loin : « L’image qui me vient toujours pour l’écriture, c’est celle d’une immersion. De l’immersion dans une réalité qui n’est pas moi. Mais qui est passée par moi. Mon expérience est celle d’un passage et d’une séparation du monde social… Il y a une coïncidence qui fait qu’écrire pour moi ce n’est pas m’intéresser à ma vie mais saisir les mécanismes de la séparation ».

Les critiques et les nombreux chercheurs qui se sont penchés sur l’œuvre d’Annie Ernaux l’ont souvent qualifiée d’« écriture plate » ou « écriture blanche ». Dans Le vrai lieu, elle emploie d’autres termes pour la définir. Elle la désigne comme une « écriture matérielle, concrète, travaillant l’image réelle, la matière du mot ». De notre point de vue, son écriture est aussi emplie d’émotions qui affleurent mais toujours retenues, pudiques et d’une grande précision qui cherche à toucher le cœur de la cible, le cœur du dire, grâce à une « introspection radicale », constante, sans tricherie, sans artifices y compris littéraires.

L’écriture d’Annie Ernaux est, à notre avis, une écriture éminemment politique qui a pleinement conscience de la responsabilité sociale des évènements sur chaque existence…

Le vrai lieu se veut témoignage d’un chemin de vie. Alors, cheminons avec bonheur et jubilation avec l’auteur. Nous découvrirons que chaque mot a son poids, rien n’est épanchement gratuit de soi. Il faut vraiment lire cet ouvrage comme un cadeau, un chemin d’initiation rare et précieux offert par une femme qui sous des dehors qui peuvent être jugés sottement par certains comme exhibitionnistes est infiniment réservée.

Cet ouvrage approche des questions qui concernent chacun d’entre nous qui tentons de transmettre. Ce qu’Annie Ernaux traduit en mots ne peut que résonner en l’autre, qu’il soit homme ou femme, parce qu’elle atteint l’universel de l’expérience humaine. Les deux grandes déchirures qu’elle a vécues et qui reviennent comme des leitmotivs dans tous ses livres sont l’exil et le grand écart fait par rapport à son milieu d’origine. On croit souvent qu’il n’existe d’émigration que du lointain mais l’émigration intérieure avec son lieu et son milieu d’origine est aussi une déchirure que nous réparons comme nous pouvons. Ne s’agit-il pas au mieux de parvenir à se conquérir et à occuper sa juste place ?

Annie Ernaux n’a jamais hésité à se mettre en risque. C’est pourquoi ses livres sont salutaires en ces temps de perte de repaires et de valeurs. Ils nous permettent de mieux nous comprendre et de mieux percevoir le monde complexe dans lequel nous avançons trop souvent en aveugle. Car comme elle l’énonce avec justesse en prolongeant la phrase de Marcel Proust : « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature, c’est pour moi une évidence… La littérature n’est pas la vie, elle est ou devrait être l’éclaircissement de l’opacité de la vie ».

Sa sincérité et sa liberté conquise expliquent, à notre avis, en grande partie pourquoi après de longues années de recherche d’un éditeur et de mépris des élites littéraires, elle est maintenant connue et reconnue et que ses livres sont traduits dans de multiples langues et connaissent un tel retentissement à travers le monde.

 

Pierrette Epsztein

 


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A propos de l'écrivain

Annie Ernaux

 

 

Annie Ernaux, de son nom d’origine Annie Duchesne, est née le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Elle passe son enfance en Normandie, à Yvetot. Elle est née dans un milieu assez modeste. Ses parents sont d’origine ouvrière. Ils ouvriront un café-épicerie pour quitter l’usine. Poussée par sa mère, elle fera de bonnes études. Apprendre lui plaît  beaucoup. Elle s’efforce d’être une bonne élève pour réussir. Très tôt, elle prend conscience des écarts de milieux. Elle étudie ensuite à l’université de Rouen. Première étape vers l’autonomie. Elle réalise qu’elle s’éloigne de plus en plus de son milieu d’origine. Ce sera un des aspects importants de son œuvre. Elle se marie en 1964 avec un homme de la bourgeoise provinciale, a son premier enfant. Elle poursuit ses études. En 1967, elle obtient son CAPES de lettres modernes. En 1968, naît son deuxième enfant. En 1970, elle enseigne à Annecy dans un collège. En 1971, elle devient agrégée de Lettres-Modernes. En 1984, paraît La place qui obtient le prix Renaudot et la fait connaître. Elle va poursuivre une œuvre importante. Elle délaissera très vite la fiction pour tenter de montrer le monde tel qu’il est en s’appuyant sur sa propre histoire. Peu à peu, elle invente une écriture singulière qui utilise un matériel autobiographique comme terrain de questionnement social. Elle épure de plus en plus son style et le singularise. Elle publie souvent des journaux qui complètent certains de ses textes avec un autre angle de vue. Elle interroge sans cesse son écriture soit avec un allié, soit seule dans son ouvrage, L’atelier noir, où elle analyse avec une grande précision sa recherche pour parvenir à un ouvrage essentiel : Les années. Elle poursuit sa quête du réel avec ténacité. L’œuvre d’Annie Ernaux s’inscrit dans une démarche sociologique. Sa référence en ce domaine sera Pierre Bourdieu qu’elle admire. On a qualifié son travail d’auto-socio-biographie. En dehors de son œuvre, elle a écrit de nombreux articles dans des journaux où elle s’autorise à prendre parti pour des causes qui lui tiennent à cœur.

Bibliographie sélective :

Les Armoires vides, Gallimard 1974

La Femme gelée, Gallimard 1981

La Place, Gallimard 1983 (existe en version audio) Prix Renaudot 1984

Une femme, Gallimard 1988

Passion simple, Gallimard 1991

Journal du dehors, Gallimard 1993

La Honte, Gallimard 1997

L’Événement, Gallimard 2000

La Vie extérieure, Gallimard 2000

Se perdre, Gallimard 2001

L’Usage de la photo, avec Marc Marie, textes d’après photographies, Gallimard 2005

Les Années, Gallimard 2008, Prix Marguerite-Duras 2008, Prix François-Mauriac 2008

L’Atelier noir, éditions des Busclats 2011

Retour à Yvetot, éditions du Mauconduit 2013

Regarde les lumières mon amour, Raconter la vie 2014

Le vrai lieu : Entretien avec Michelle Porte, Gallimard 2014

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.