Identification

Le Voyageur à son retour, Jean-Michel Maulpoix

Ecrit par Pierre Perrin 09.03.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Le Passeur

Le Voyageur à son retour, février 2016, 160 pages, 15 €

Ecrivain(s): Jean-Michel Maulpoix Edition: Le Passeur

Le Voyageur à son retour, Jean-Michel Maulpoix

 

Estampillé « littérature » plutôt que « poésie », ce volume invite le lecteur à le traverser, presque à l’ancienne, sur la lame d’un couteau. Dès le prologue, en effet, Jean-Michel Maulpoix se pose la question de l’authenticité, sans faux-fuyant, en dévisageant la seule qui vaille, la mort, la « finitude » comme il aime à dire. Le prix de ce livre est dans cette tension. « Se pourrait-il qu’à présent je fasse seulement semblant : prendre une plume et un carnet, écrire encore, raturer, recommencer et laisser croire que je m’en vais là-bas, vers un nouveau livre sans doute, quand ne demeure en vérité que la reprise vaine d’un vieux geste n’ayant plus d’autre raison d’être que de se répéter pour rien, ne partant plus nulle part et le sachant, mais poursuivant encore, comme pour connaître sa fatigue, et comme continue bêtement de battre le cœur de qui cessa d’aimer ? ».

La marque de fabrique de Jean-Michel Maulpoix, et la place qu’il occupe dans le paysage poétique français depuis Ne cherchez plus mon cœur, chez POL voilà trente ans, l’atteste, c’est d’écrire en tendant du côté de la clarté. « J’ai le désir d’une écriture qui tire au clair : qui clarifie et qui conduise du côté de la clarté ». Le trémolo qu’il ajoute aujourd’hui, à sa façon de tenter un bilan, ne laisse pas de toucher : « Jamais je n’ai su toucher l’os. Ni vraiment fait sonner le vide. J’ai trop aimé les textes bien coupés, sans faux plis, doux au toucher, et qui enveloppent notre peau d’une douceur tiède ».

L’ensemble, qui relève du carnet du voyageur, parfois immobile, en vrille sur ses interrogations, est relativement inégal. Du moins, c’est affaire de goût. « Observation à caractère général : en Amérique, méfiez-vous des sauces ». Ou bien : « plumer le touriste est un art ». De telles notations peuvent ne pas transporter le lecteur pris au dépourvu. Les 115 pages de Maulpoix réservent d’autres surprises – de meilleure qualité. Les 115, car les quarante dernières pages sont offertes à des amis tels que Jean-Marc Sourdillon, Gérard Noiret, Pierre Grouix et s’achèvent par une élogieuse critique du livre « à son retour », signée Michèle Finck.

Heureuses surprises donc : « Tout bonheur est un sablier ». Le poème en prose Flamenco, quinze lignes, est épatant, comme les quatre pages qui, sous le titre Golgotha, font état d’un déplacement à Jérusalem : « Le nom de la capitale mondiale du monothéisme signifie en hébreu La paix viendra. La mort y est bon marché ». Maulpoix cite Hofmannsthal, dans un exergue : « Ce qui doit toucher l’âme, cela ne se laisse pas prévoir ». L’écrivain, tout exigeant qu’il soit avec soi-même, ne peut guère anticiper la réaction de ses lecteurs. Cette dernière s’enchante sans détour de ce vers blanc, au rythme ternaire, un paradoxe à valeur d’apophtegme, une réussite : « Être le témoin anachronique de son temps » et donne quitus à Maulpoix sur sa qualité d’écrivain.

Ce volume vaut donc par les questions que se pose Jean-Michel Maulpoix. Les deux pages intituléesUne collection de phrases les résument assez bien, en deux temps distincts. « Je suis atteint d’un mal curieux : mon corps est plein de phrases. Troué de paroles et mangé de vers, il n’est plus remué que par ces créatures voraces qui le vident lentement de sa substance ». S’ensuit le doute qui le taraude : « Je ne suis plus une personne, mais une sorte de catalogue de formules et de visages. Autrui m’est plus proche que moi-même ». Au doute, la mort dévisagée, succède une sorte d’apaisement où « s’abandonner un peu, puis se reprendre à temps, ajuster l’amour au mourir, et s’appliquer à parler juste dans l’incertain », allant jusqu’à énoncer que l’important, dans une phrase, est moins dans ce que celle-ci dit que dans la distance à quoi elle se mesure. De même, écrit-il encore un peu plus loin dansCrayons de couleur : « La beauté du monde ne tient qu’à un fil : c’est parce qu’elle est d’une fragilité extrême qu’elle résonne parfois comme une corde parfaitement tendue qui rend un son juste ».

 

Pierre Perrin

 


  • Vu : 1628

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Jean-Michel Maulpoix

 

Jean-Michel Maulpoix, agrégé de lettres modernes, enseigne la poésie moderne et contemporaine à l’université Sorbonne Nouvelle Paris III. Directeur de la revue Le Nouveau Recueil, il est l’auteur de nombreux ouvrages (poésie, critique littéraire, essais), parmi lesquels : Une histoire de bleu (1992), L’Instinct de ciel (2000), Chutes de pluie fine (2002), Pas sur la neige (2004), au Mercure de France. Venant après 10 ans de silence, les mots du poète résonnent à nouveau dans ce recueil célébrant la joie infime des plaisirs partagés et les surprises liées au décentrement du voyage. En fin de volume, un carnet accueille l’écho qu’ils ont laissé dans l’oreille de quelques lecteurs.

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

Lire tous les articles de Pierre Perrin