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Le théâtre et son double, Antonin Artaud (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 10.04.19 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Essais, Théâtre, Payot Rivages

Le théâtre et son double, février 2019, 256 pages, 6,90 €

Ecrivain(s): Antonin Artaud Edition: Payot Rivages

Le théâtre et son double, Antonin Artaud (par Cyrille Godefroy)

 

Avant même qu’il expérimentât les effets hallucinogènes du peyotl lors de son séjour mexicain en 1936, Antonin Artaud (1896-1948) fut traversé par une vision iconoclaste du théâtre comme d’autres sont frappés par la foudre de l’éros sur l’asphalte maculé des grandes métropoles sevrées de stupre et de stupeur. Avec sa ferveur et sa franchise coutumières, Antonin Artaud livre dans cet essai paru pour la première fois en 1938 sa conception tranchante de l’art théâtral.

 

Ainsi parlait Artaud

« Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l’inconscient comprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle ». Artaud exalte un théâtre qui retourne le cœur, éprouve les nerfs, révulse les sens. D’après lui, loin d’être une distraction anodine, une partie de plaisir, un agrément bourgeois, la mise en scène doit produire, par la manifestation des passions les plus sombres, par l’extraction des affects les plus enfouis, une véritable catharsis au cours de laquelle le spectateur se purge de ses résidus fantasmatiques les plus troubles :

« Le théâtre ne pourra redevenir lui-même, c’est-à-dire constituer un moyen d’illusion vraie, qu’en fournissant au spectateur des précipités véridiques de rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même, se débondent, sur un plan non pas supposé et illusoire, mais intérieur ».

Cette approche radicale du théâtre présuppose la validation de la thèse d’une nature humaine agressive, violente, chaotique, destructrice, héritière de la sauvagerie animale et que l’Histoire, à travers les oppressions d’ordre politique, religieuse, économique, sexuelle… ne dément pas. L’homme est un loup pour l’homme, y compris dans les civilisations les plus policées, y compris lorsqu’il ne tue pas mais tend insidieusement à dominer, à opprimer, à manipuler en vue de satisfaire ses besoins personnels. De la cour d’école à l’arène politique en passant par le bureau, l’homme harcèle son prochain, cherche à étendre son emprise, légalement ou pas. Moins cette confrontation est sanguinaire, plus elle est perverse. La loi, adossée à la peur du gendarme, jugule une partie de ces pulsions prédatrices. Les vagues de la honte, de la culpabilité, de l’autocensure ravalent également certains déchets de la psyché. Si ces garde-fous les neutralisent, ils n’annihilent pas ces pulsions. Artaud table sur l’art, et le théâtre en particulier, pour les sublimer et éviter qu’elles se cyanosent ou se pervertissent. Il appelle à un théâtre de la cruauté, non pas exclusivement corrélé au sadisme et au sang, mais porteur d’une fatalité tragique, d’une nécessité implacable, d’une souffrance fondamentale. Ce théâtre s’adresserait à « l’homme total, et non à l’homme social, soumis aux lois et déformé par les religions et les préceptes ».

 

« Faire affluer nos démons »

Adversaire insubmersible du rationalisme à tout crin, Artaud établit à ce titre un parallèle déconcertant entre le théâtre et la peste, les identifiant tous deux à un feu purificateur exorcisant la matière infectée et engendrant une désorganisation du tissu social et de l’ordre moral : « Comme la peste, le théâtre est donc un formidable appel de forces qui ramène l’esprit par l’exemple à la source de ses conflits […] il est la révélation, la mise en avant, la poussée vers l’extérieur d’un fond de cruauté latente par lequel se localisent sur un individu ou sur un peuple toutes les possibilités perverses de l’esprit. Comme la peste il est le temps du mal, le triomphe des forces noires, qu’une force encore plus profonde alimente jusqu’à l’extinction […] de même que la peste, le théâtre est fait pour vider collectivement des abcès […] l’action du théâtre comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie ; elle secoue l’inertie asphyxiante de la matière qui gagne jusqu’aux données les plus claires des sens ; et révélant à des collectivités leur puissance sombre, leur force cachée, elle les invite à prendre en face du destin une attitude héroïque et supérieure qu’elles n’auraient jamais eue sans cela ». Au fil de son fascinant délire mêlé de prescience, Artaud fait de la peste une maladie de la conscience. D’une maladie touchant également les rongeurs, il en exacerbe la dimension psychologique et en minimise l’étiologie bactériologique, comme d’autres avant lui relièrent ce fléau au courroux divin.

 

« L’expression dans l’espace »

De même que Ionesco et Beckett ont renversé dans les années 50, par l’absurde et le burlesque, les règles classiques et corsetées du théâtre, Artaud balaie d’un revers de manche le théâtre traditionnel occidental qui privilégie le texte sur la mise en scène, le logos sur l’esthésie, la psychologie sur le jeu physique. Il loue le théâtre oriental (balinais, japonais…) axé sur le langage universel des gestes, des mimiques, des attitudes, s’inscrivant ainsi dans la mouvance étymologique du mot théâtre (voir, regarder). Il préconise de jouer dans une grange ou un hangar afin d’annuler la barrière entre la scène et le public, lequel prendrait place au milieu et se déplacerait en fonction de l’action, faisant corps avec elle.

 

Au détour d’un essai fiévreux et jaculatoire aux contours parfois fuligineux, Artaud s’engoue pour un théâtre vivant puisant son énergie dans les ténèbres de l’inconscient, créateur de mythes et capable de perturber le spectateur au même titre que les rêves ou que les éclats dadaïstes. À l’aune des limites et des pièges que recèle toute théorisation, toute conceptualisation, toute idéalisation, se pose la question de l’applicabilité d’un tel théâtre. Les tentatives d’Artaud de le mettre en œuvre firent plus ou moins long feu, que ce soit avec les quatre pièces représentées par le Théâtre Alfred Jarry dont il fut cofondateur en 1926, « l’un des plus révolutionnaires du demi-siècle » (dixit Henri Béhar) ou avec l’adaptation de la pièce Les Cenci où Artaud explore un de ses thèmes de prédilection à savoir l’inceste.

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos de l'écrivain

Antonin Artaud

 

Antonin Artaud, de son vrai nom Antoine Marie Joseph Artaud, est un poète, romancier, acteur, dessinateur et théoricien du théâtre français.

Théoricien du théâtre et inventeur du concept du « théâtre de la cruauté » dans Le Théâtre et son double, Artaud aura tenté de transformer de fond en comble la littérature, le théâtre et le cinéma. Par la poésie, la mise en scène, la drogue, les pèlerinages, le dessin et la radio, chacune de ces activités a été un outil entre ses mains, « un moyen pour atteindre un peu de la réalité qui le fuit. »

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).