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Le temps de l’exil portugais (1926-1974), Collectif, par Martine L. Petauton

Ecrit par Martine L. Petauton le 13.09.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Le temps de l’exil portugais (1926-1974), Collectif, Riveneuve Editions, Continents n°22, janvier 2017, 20 €

Le temps de l’exil portugais (1926-1974), Collectif, par Martine L. Petauton

 

 

« Quand la patrie que nous avons nous fait défaut

Même la voix de la mer devient exil

Et la lumière autour de nous forme des grilles »

(Sofia de Mello Breyner Andresen, Exil)

 

Les éditions Riveneuve Continents proposent avec leur revue thématique, animée par des collectifs de haut niveau, des voyages méritant plus que le détour.

Ce numéro-ci s’inscrit dans la série : exils et migrations ibériques au XXème siècle, dont le précédent opus (15) cernait les « cultures de l’exil » tandis qu’un plus ancien (2) abordait « travail et politique migratoire ». Ce numéro d’hiver 16/17 se révèle une mine d’informations – et de recensé de sources – sur l’exil portugais en France, Espagne, Afrique du Nord, laissant de côté celui qui, naturellement, allait de tous temps vers les rives brésiliennes, le grand frère historique, culturel, linguistique. Ce temps d’exil s’ouvre avec l’installation de la plus longue dictature européenne, celle de Salazar, en Mai 1926, installant l’« Etat nouveau », suivie de celle de Caetano, à partir de 1968, et se ferme sur la date de 1974, Révolution des Œillets portée par les capitaines d’Avril.

Un demi-siècle d’histoire portugaise, une des plus sombres, sous la botte de ceux qui voulaient faire vivre les représentations d’un Portugal stéréotypé à travers le « viver habituelmente » (vivre habituellement). Il s’agissait de protéger un monde paysan archaïque, mais qu’on voulait mythique, de refuser tout changement d’un Portugal vieux de huit siècles, pluri-continental, donc impérial, de faire vivre la population dans la répression calibrée, la peur, le népotisme, et de contraindre de facto une partie du peuple à l’exil.

Se souvient-on encore aujourd’hui « des 120 familles tenant le commerce et la banque, dans un pays où la sécurité sociale n’existait pas… ». La PIDE, police politique de sinistre mémoire, décapitait sans fin le monde enseignant et intellectuel ; les professeurs étant démis sans autre forme de procès, la censure bâillonnait la presse et s’attaquait jusqu’à la recherche scientifique, tandis que les prisons du régime, dont le fort de Peniche, plus grande prison politique du pays, regorgeaient. Est-il besoin de rappeler que les oppositions n’existaient plus que dehors, où, par ailleurs, partout en Europe, les filets du Salazarisme demeuraient dangereusement tendus. C’était – là aussi – « un temps déraisonnable où l’on a mis les morts à table », aurait dit Aragon.

L’exil s’imposa pour nombre de ces intellectuels, politiques, syndicalistes, une partie notoire de leur vie fut en cet autre Portugal posé ailleurs que chez lui. Exil mélangé, mêlé, à l’exil économique, dont les racines plongent également dans les mécanismes de la dictature. Entre 1957 et 1974, un million et demi de Portugais quittent leur pays, émigration dirigée dorénavant surtout vers l’Europe, 900.000 pour la seule France, largement clandestine – « à salto » – qui du coup, pour la période, donne au Portugal l’étrange visage d’un pays – le seul en Europe – qui perd sévèrement de la population. Mélange entre ces pauvres qui recherchent par exemple en France les retombées des Trente glorieuses, fuient la dictature et son poids quotidien, et plus tard veulent éviter de participer aux guerres coloniales africaines où se débattait – le dernier en Europe – le Portugal. Avril est bien né en Afrique, ce livre nous le rappelle.

Dans les articles, charnus, documentés, pilotés par des chercheurs de haut niveau en Histoire, tous universitaires de renom, plusieurs retiendront l’attention du lecteur béotien ou moins : ainsi « une vision commune du républicanisme ; coopération entre exilés portugais et républicains espagnols de 31 à 39», combats autour d’un idéal républicain, laïc, anticlérical, socialiste et maçon. Ces coups de main à la jeune république espagnole du Frente Popular, qui tournent le dos à des siècles de divergences notoires entre les deux territoires de la péninsule ibérique, firent entrer en Espagne l’exil politique portugais en quête de « reviralho » (pour un retour à la république d’avant Salazar). Sonnant le début de la présence portugaise aux côtés des républicains espagnols, tout au long de la guerre civile. Un autre article éclaire les « solidarités antifascistes pendant la guerre d’Espagne, en cernant le périple méditerranéen de Roberto de Melo Queiroz ». Homme de confiance du leader républicain Afonso Costa, ancien président du conseil, voulant étendre la lutte antifasciste au-delà du cercle occupé par les seuls Communistes. Queiroz est ainsi amené à œuvrer dans les territoires de l’exil portugais, entre république espagnole en guerre, Front Populaire français, Maroc, très utilisé par sa situation géopolitique.

Autre étude de cas, propice à la compréhension des structures, l’analyse de l’exil en France, dès 1961, d’Antonio José Saraiva. Chercheur en Histoire, intellectuel, militant communiste. Sa trajectoire, ses difficultés d’adaptation sur le sol français loin d’être toujours bienveillant, éclaire une constante chez pas mal d’exilés : la progressive contestation de la ligne dure du PCP en exil (seul parti communiste d’Europe à avoir justifié Prague en 68). Un autre article, du reste, décortique à partir de cela l’arrivée des Marxistes Léninistes dans le paysage de la gauche radicale portugaise devenue morcelée. Genèse qui sera précieuse pour décrypter la Révolution de 74 et ses suites. Très intéressant est l’examen – à travers la figure quasi légendaire d’Alvaro Cunhal, son leader – de la situation et de l’évolution du Parti Communiste Portugais, seule formation d’origine existant face à la dictature, depuis l’exil, et notamment Paris. Force ayant sans doute dû sa survie à la pratique d’une clandestinité exigeante, extrêmement contraignante pour ses membres – ceci, au Portugal intra muros, qui a continué sa pratique drastique hors du Portugal. Où l’on apprend qu’une lutte difficile et exposée n’a jamais quitté, de toute la dictature, le territoire portugais lui-même, ses campagnes comme ses villes, et de nous souvenir, du coup, de ce que cela a constitué comme socle lors de la Révolution d’Avril. Le fonctionnement – exemple de Paris et de la France – de ce « gouvernement en exil », son travail pour attirer à lui la masse des exilés économiques, n’est pas le moindre attrait du livre. On ne saurait oublier la conclusion, vivante et émouvante, signée d’Antonio Coimbra Martins, déroulant « ses » souvenirs des liens Franco-Portugais, du Président Hollande particulièrement salué au foot de l’Euro, bien sûr…

Bien belle découverte, avec cet exil portugais, d’une collection et d’une maison d’édition dont plus d’un titre vaut et vaudra ouverture intéressée, et nourriture assurée. Il faut dire que ce nom « Riveneuve continents » est un magnifique programme de mémoire et de vie.

 

Martine L Petauton

 

Les auteurs du collectif de la revue 22 : Cristina Climaco, Antonio Coimbra Martins, Yvette Dos Santos, Yves Léonard, Joao Madeira, Susana Martins, Heloisa Paulo, Joao Carlos Vitorino Pereira, Victor Pereira, Marie Christine Volovitch-Tavares qui a dirigé le travail. Sans oublier les traductions de Dominique Stoenesco et de Clara Domingues.

 

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A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)