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Le tambour des larmes, Beyrouk (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 12.06.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Elyzad

Le tambour des larmes, Elyzad Poche, 2019 (réédition), 248 pages, 9,90 €

Ecrivain(s): Beyrouk Edition: Elyzad

Le tambour des larmes, Beyrouk (par Tawfiq Belfadel)

 

Mauritanie : traditions meurtrières

Après avoir publié le dernier roman de Beyrouk, Je suis seul (1), les éditions Elyzad rééditent au format poche son roman Le tambour des larmes. Publié pour la première fois en 2015, ce roman a reçu deux prix, le Prix Kourouma et le Prix du Roman Métis des lycéens.

Rayhana est une jeune bédouine qui vit avec sa mère dans un campement quelque part dans le désert de Mauritanie. Dans leur tribu, règnent les traditions ancestrales et les interdits. Plus qu’un simple objet, le tambour est une idole, symbole de fierté et d’honneur.

Un jour, Rayhana découvre l’amour avec Yahya qui lui fait un enfant et s’en va sans mot dire. Pour sauver l’honneur, sa mère l’emmène loin pour préparer l’accouchement et abandonner l’enfant à une inconnue.

Au retour, Rayhana est mariée de force à un voisin ; mais elle n’hésite pas à fuir le campement en volant le sacré tambour, à la recherche de son enfant. « Je t’ai enlevé, moi, parce que je veux étrangler les vanités que tu portes et qui m’ont condamnée au désamour et à l’errance », s’adresse-t-elle au tam-tam (p.103).

Rayhana trouvera-t-elle le fruit de son amour ? Pourra-t-elle briser les chaînes ancestrales et jouir de sa liberté ?

Le roman peint les contrastes existant entre la tribu et la ville. La première se caractérise par les interdits, les traditions ancestrales et les codes tribaux ; les gens ne sont pas des individus libres, mais appartiennent à la tribu et existent pour elle. Cela est symbolisé par le tambour qui est leur idole. Rayhana est maudite parce qu’elle a dérogé au chemin existentiel tracé par la tribu. Elle est doublement condamnée : d’avoir sali leur honneur en perdant sa virginité, et d’avoir volé le sacré tambour ; « L’honneur de la famille, avant le bonheur de sa fille ! » (p.24).

La ville est décrite comme lieu de toutes les libertés : l’habit, les goûts, les choix personnels… M’barka était une esclave dans la tribu qu’elle a fui et devient prostituée dans la ville d’Atar ; Rayhana se sent détachée des chaînes tribales ; Hama, un ami de cette dernière, jouit librement de son homosexualité… Dans la ville, les gens s’appartiennent sans prêter attention aux codes ou à quiconque. « C’est moi qui brûle et insulte les lois », affirme Rayhana (p.240). À travers cette confrontation « tribu-ville » à la fois spatiale et existentielle, le roman peint les contrastes de la Mauritanie, pays suspendu entre traditions et modernité, hier et aujourd’hui, la liberté et la soumission, l’idolâtrie et la désacralisation…

La narration est attirante. Le narrateur altère un passé proche (fuite de Rayhana) et un passé antérieur (avant-fuite). Les deux moments se fusionnent à la fin.

La poésie est omniprésente, un point qui caractérise tous les écrits de Beyrouk. À travers tout le roman, l’auteur insère des phrases poétiques au sein de la prose. Ainsi, prose et poésie se côtoient pour envoûter le lecteur. « La luminosité s’était éteinte et le ciel ne parlait pas. (…) Les dunes et les arbres avaient fondu dans le noir sidéral » (p.7).

L’anthropologie est présente aussi. Çà et là, le narrateur évoque des traditions, des us, des contes et légendes, et divers éléments du patrimoine mauritanien. Ainsi, l’auteur fait la promotion de la culture de son pays natal en transcrivant les richesses de l’oralité. « Les hommes étaient habillés de boubous bleus et avaient, ceints autour de la tête, des turbans blancs ; les femmes, âgées pour la plupart, portaient des haïks d’un blanc éclatant » (p.104). Ce fait est appuyé notamment par l’insertion des mots emprunts au dialecte mauritanien. Beyrouk s’adresse au monde depuis sa terre natale, la Mauritanie.

L’auteur mêle habilement divers genres : le réalisme, l’écriture ethnographique, le merveilleux (contes et légendes de Mauritanie), le surréalisme (des rêves), l’épopée, la poésie… Ce mélange harmonieux des genres et des tons embellit le texte et fascine le lecteur tant que la littérature contemporaine s’intéresse plus au « comment écrire » qu’à l’intrigue racontée.

La situation finale est un élément un peu faible : le narrateur évoque Rayhana en train de brûler le tambour. Le lecteur a l’impression que le narrateur s’essouffle et s’arrête de raconter d’un coup. Il s’agit ainsi d’un dénouement ni clos ni ouvert, mais une suspension de la narration qui n’attire pas la réflexion du lecteur et qui contraste avec l’intérêt génial des chapitres précédents.

Plein de poésie, sensible et profond, Le tambour des larmes peint le combat d’une femme dans un monde de traditions et d’interdits. À travers le destin de Rayhana, le roman fait le portrait d’une Mauritanie à la lisière du passé et du présent, la tradition et la liberté. Un bel éloge de la liberté !

Point fort du livre : la narration.

Belle citation : « Je me répétais tout bas que j’étais bien moi, que je ne rêvais pas, que je n’étais pas une autre, que tout cela était vrai : j’avais bien rompu les amarres qui me liaient aux cultes, j’avais volé les contes et les vanités de la tribu… » (p.8).

 

Tawfiq Belfadel

 

(1) http://www.lacauselitteraire.fr/je-suis-seul-beyrouk-par-tawfiq-belfadel

 

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A propos de l'écrivain

Beyrouk

 

Beyrouk est né en 1957 en Mauritanie. Il a fait des études de droit et est journaliste. Il a créé en 1988 le premier journal indépendant de son pays. Il a publié deux autres ouvrages : Et le ciel a oublié de pleuvoir (roman, Dapper, 2006), et Nouvelles du désert (nouvelles, Présence africaine, Paris, 2009).

 

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.