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Le Souffle, Denis Strulevitch Marrisson

16.09.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits

Le Souffle, éd. Félicia France Doumayrenc, août 2016, 160 pages, 13 €

Ecrivain(s): Denis Strulevitch Marrisson

Le Souffle, Denis Strulevitch Marrisson

 

Ce volume vaut par l’intelligence qui sous-tend la plume de l’auteur, en ceci qu’elle fait passer pour vraisemblable ce qui ressemble à un jeu. Intelligence que de bâtir une esquisse de récit pour faire passer, sous cette dénomination, des poèmes d’un genre particulier et autres apophtegmes à la mode de Paris. Cependant au fil des pages, des vérités émergent, à côté de tant de questions que le lecteur se pose, de sorte que la lecture est roborative.

Le jeu, c’est Le Grand Jeu tendu sous nos narines à la façon d’un chiffon rouge par un toréador. En 1928, ce fut une revue fondée par René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte et Roger Vailland, deux poètes proches des Surréalistes et le futur romancier des Mauvais coups, 1948, entre autres. À partir de là, ce « sarcophage de solennité », l’auteur, qui rêve de voir son nom sur une couverture, nous fait croire qu’à son tour il serait en « “quête de l’absolu”, tout cela que nous ne trouvons plus ». Il est crédible en témoignant de la folie de notre humanité. « À s’être réfugié dans son chacun pour soi on a perdu quelque chose ». Et par ailleurs il cerne assez bien ce dont nous souffrons : « Mes peurs et mes angoisses se concentrent sur la barbarie du futur que notre présent indifférent prépare. Pourtant je me sens très en forme ».

En fait de récit, cinq « mouvements » se succèdent alternant ce qui ressemble à des poèmes souvent en vers libres, quelquefois en prose, ou bien des réflexions. L’intelligence de l’auteur le conduit à faire coexister deux tons, le poétique et le prosaïque, sur la même page. Un exemple : « Mes hommages » dira tout. La page offre un exergue de Paul Nougé. « Un coup de queue n’abolira jamais le hasard ». Pourquoi n’a-t-il pas repris la véritable citation qui, décalquée de Mallarmé, singeant le mot dé, garde l’adverbe jamais avant le verbe ? La suite combine en tout cas les deux tons : « une toison épaisse et dure [coquille pour drue ?] cachant une antre accueillante [licence poétique ?] dont la pureté de rose n’a d’égal que la blancheur laiteuse de ta jeune peau » se poursuit joliment en évoquant un « regard coquin de noisette » pour s’achever prosaïquement : « fait monter mon désir de te sauter dans l’heure, ici ou ailleurs, et de tripoter sans cesse ton petit cul et ta chatte ».

On pourrait multiplier les exemples : « Tu as disparu, comme l’ange de l’Annonciation qui n’a pas eu lieu, comme la feuille soufflée par le ventilateur ». Cette relative nouveauté pose d’autant plus question que l’auteur est lucide. « La nouveauté érigée en valeur esthétique est une mauvaise habitude héritée de la pratique des avant-gardes et non de leur esprit ». Est-ce le désenchantement, l’expression terminale de la décadence ? « Il ne reste plus rien de cette ancienne puissance de la parole dans laquelle on espère parfois des révolutions, ayant en mémoire celles que nos pères ont faites. Notre monde finira de ressembler aux paysages d’un immense péplum ». D’où la nécessité de rire à défaut de ne pas savoir pleurer, jouant aussi l’indifférence devant la cruauté. L’épilogue du volume est limpide : « Notre génération n’a rien fait. Elle s’est contentée de croire que l’histoire était finie et de gérer son avenir jour après jour, au quotidien ».

 

Pierre Perrin

 


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Denis Strulevitch Marrisson

 

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