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Le silence des chiens, Jacques Ancet

Ecrit par Didier Bazy 07.03.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Poésie, publie.net

Le silence des chiens. Février 2012. 186 p. 2,99 €

Ecrivain(s): Jacques Ancet Edition: publie.net

Le silence des chiens, Jacques Ancet


"Pourquoi rééditer aujourd’hui ce livre vieux de plus de vingt-cinq ans ? Sans doute parce qu’après toutes ces années, sous les horreurs qui le traversent et qui n’ont jamais été d’une actualité aussi brûlante, j’y retrouve toujours la même énergie de vie. Une énergie qui, malgré tant d’obstacles et de raisons de désespérer, ne cesse de s’affirmer contre la mort. C’est là que je verrais le sens de cette activité chaque jour plus invisible qu’on appelle littérature : être une force qui vous saisit, en deçà de toute figuration ou représentation – terrain sur lequel cinéma et nouveaux arts de l’image l’ont depuis longtemps supplantée –, en deçà de tout discours constitué et autres messages à faire passer ; une force qui vous jette dans cette « obscurité sans voix où les mots sont des actions » (Faulkner) où un corps, et toute sa charge biologique, historique, sociale, rencontre un autre corps, le touche dans le présent de son passage dont chaque texte ou chaque livre est la trace recommencée. Autrement dit, et simplement, profondément, être la vie du langage et le langage de la vie. Telle serait, pour moi, la leçon toujours vivante de ces pages de ténèbres et de mort."

Ainsi parle Jacques Ancet 25 ans après, en un avant-propos inédit.


Le silence des chiens est une interpellation. D'emblée, et jusqu'à la fin qui n'en finit pas, - pensez : une seule et longue et indéfinie phrase déployée et maintenue - au milieu donc un tutoiement qui saisit et ne lâche plus son interlocuteur, ainsi cette œuvre. Une œuvre de vie s'il en est. Puissance et fragilité, vie et langage, discrétion et contigüité, bref : poésie. Poésie sans poétique, sans falbala, sans ego dégoulinant. Dans le sillage de Hölderlin, de Rilke, de Beckett, Le silence des chiens laisse la voix du critique sans voie. Il est l'écho d'un ersatz du Glossaire, j'y serre mes gloses, d' un Michel Leiris : vie, un dé la sépare du vide. Non, il n'y a pas plus rien, rien ne finit jamais, quoique.

Au début, en flux, le flot phatique de saccades fluides et envoûtantes. Au milieu, et le milieu est fin et commencement, un extrait, hasardeuse nécessité :


une main te plaque sur le lit, le plastique est froid, tu te débats, le temps de lhorreur est immobile, le même instant, toujours, visages noirs dans la lumière crue, la tige de métal, lentement, tu ne cesses plus de trembler, non, tu fermes les yeux, lattente fait de toi un nœud de douleur, planté dans ta gorge il y a comme un cri muet, la pointe de fer touche ta paupière droite, feu dans l’œil, tu hurles, ton corps saute, retombe, saute encore, le cœur, tu étouffes, tu ny vois plus, mourir, mourir, ayez pitié, on tarrache la peau, rouge, il y a un visage, tu ne sais plus, le bruit sest arrêté, tu entends des voix, il recommence, tes lèvres éclatent, tes seins, tout est noir maintenant, tu sens quelque chose tout près de ton visage, un souffle peut-être, pourquoi ont-ils éteint, du blanc flotte pourtant, des mots aussi, tu voudrais les comprendre, tu tappliques à remonter vers eux, ils sont très haut comme des oiseaux qui passent, ils sen vont, dautres les remplacent, artères durcies, tu tinterroges, sur toi il y a des mains, tu en es sûre, tu cherches à les voir, alors très vite tu te vois assise, tout tourne, tu es couchée, un plafond bouge, lampes, tuyaux, tu fermes les yeux, des bruits vont et viennent, des voix, des bruissements de pas comme apportés et emportés par le mouvement régulier qui te berce, quel long voyage, tu es si fatiguée, à un certain moment il ta semblé voir le ciel, vaguement bleu, des murs aussi, cest le matin, il doit faire froid mais tu ne sens rien, seul cet éblouissement qui te ferme les yeux tandis que le balancement saccentue, un fort roulis, tu tagrippes à quelque chose de dur, ensuite tout est calme, longtemps, tu dois mourir, tu as mal aux jambes, surtout ne te réveille pas, tu es bien tout de même, oui, tu dors, doù viens-tu je te croyais très loin, il te souris, tu lui tends la main, il tattire mais ce nest pas lui, tu vois les petits yeux gris, tu te débats, tu cries, une voix parle, tu ne veux pas, calmez-vous, tu sens une piqûre aiguë à lavant-bras, la voix encore, elle va dormir, oui, mais tu dors, tu dors, écoute, ce silence, cest la nuit ou le jour, il y a un bruit maintenant, les cigales, de plus en plus fort, cest devenu insupportable, arrêtez, non, ils disent regarde si tu ne parles pas, regarde, tu fermes les yeux mais tu vois quand même, lhomme appliqué qui scie, comme un simple menuisier, ce geste


Ainsi.


Didier Bazy


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A propos de l'écrivain

Jacques Ancet

 

Jacques Ancet est un poète et traducteur français né le 14 juillet 1942 à Lyon. Après des études secondaires et supérieures dans cette même ville, il fut lecteur de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol. Il a enseigné depuis plus de trente ans dans les classes préparatoires aux grandes écoles avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy, où il réside. Nombreux prix et très nombreux ouvrages publiés (pour s’enquérir de ceux-ci, se reporter à sa page Wikipedia).

 

A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Co-fondateur de la Cause Littéraire

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel