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Le sentiment de soi, Georges Vigarello

25.04.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Essais, Seuil

Le sentiment de soi Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle), septembre 2014, 320 pages, 21 €

Ecrivain(s): Georges Vigarello Edition: Seuil

Le sentiment de soi, Georges Vigarello

 

Georges Vigarello semble avoir une prédisposition pour la rédaction de sommes historiques à en juger par son impressionnante bibliographie, et l’on mesure toute l’expérience de l’auteur à la lecture de son dernier opus, Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps. On y décèlera même une méthode et un style proprement foucaldiens. Parmi les recoupements thématiques avec l’œuvre de Michel Foucault, l’on compte : une passion pour le corps, la santé, la gouvernance, la connaissance de soi, la médecine et le savoir.

Il y a comme une résurgence de l’intérêt pour le corps dans la société contemporaine qui se reflète dans l’édition avec de nombreux titres, dont celui de Daniel Pennac, Journal d’un corps (2012), cité dans l’introduction de Georges Vigarello. Depuis une décennie, ce corps que nous habitons de manière si naturelle ne va plus de soi puisqu’il fait tout à coup l’objet de nombreux séminaires et colloques (1), donnant lieu à de nombreuses investigations qui ouvrent de nouvelles pistes pour la recherche : les gestualités (petit hommage à Yves Citton (2), la corporéité, la kinésie (3), les émotions (du latin motio, mouvement, action de mouvoir), tout est prétexte à sonder – extérieur comme intérieur.

Le sentiment de soi fait principalement la part belle à l’intérieur, aux perceptions internes, à la manière d’éprouver le soi, au travers d’une bibliographie interdisciplinaire (littéraire, philosophique et médicale, pour l’essentiel) si foisonnante que les notes de fin de chapitre qui émaillent le discours de l’historien en deviennent agaçantes. Il y a en effet près de 1000 commentaires pour 250 pages de texte !

Avant son retour cursif sur le XVIe siècle et la division corps/âme (4), le livre s’ouvre sur le XVIIIe siècle des Lumières qui marque « le fondement du sensible » avec « une des certitudes des Lumières : celle d’accorder aux sens et au sensible un rôle primordial dans la construction de l’individu » (p.21). L’auteur oublie sans doute que le baroque a posé les jalons d’une tendance qui s’est tout au plus affirmée avec les Lumières, période durant laquelle identité et sensibilité avaient partie liée. Rappelons-le, le mouvement baroque est une tendance artistique, née à la faveur de la Contre-Réforme en Italie, qui se répandit en Europe au XVIIe siècle en mettant l’accent sur la sensibilité, prenant ainsi le contre-pied du classicisme qui lui donnait le primat à la raison. Le Paradoxe sur le comédien (1779) de Denis Diderot lance de manière oblique le débat sur la possession de soi et met à jour « cette notion nouvelle d’un sens interne travaillé, contrôlé » (p.86). A ceux qui insistent sur « la nécessaire accentuation de la sensibilité physique pour parfaire le jeu, l’impulsion, l’émotion » (p.86), Diderot oppose la froideur, sinon la réflexion. Bref, on l’aura compris : Diderot n’était pas du genre à se faire l’apôtre de l’homme sensible. Le XIXe siècle va plus loin en creusant le sentiment de soi avec un nouvel objectif : « le thème n’est plus seulement celui du sentiment de l’existence, comme au XVIIIe siècle, mais celui de la connaissance, celui d’un éclairage du “soi” à partir de perceptions organiques possiblement cernées » (p.117).

La sensualité rejoint in fine le sensoriel au moment même où les écrivains comme Théophile Gauthier, Stendhal et George Sand érotisent leurs écrits. Quant à Gustave Flaubert, il exacerbe sa sensibilité interne par l’incarnation sensorielle de ses personnages tel un comédien qui aurait boudé les conseils de Diderot. Et Vigarello de citer l’auteur rouennais « Quand j’écrivais l’empoisonnement d’Emma Bovary, j’avais le goût de l’arsenic dans la bouche. Mes personnages imaginaires m’affectent, me poursuivent, ou plutôt, c’est moi qui suis en eux » (5) (p.138). Le corps fait ainsi son entrée magistrale dans la conscience. La présence physique peut devenir psychique, voire imaginaire : en tout état de cause, elle demeure une « incontournable représentation » (p.174).

La représentation en question prendra un tournant psychologique dès la fin du XIXe siècle avec de nouveaux concepts tels que « sensibilité générale » (p.180), « sensibilité affective » de Théodule Ribot (p.198) et « schéma corporel » (p.213) (6), ou l’affinement de notions déjà établies comme celle de « cénesthésie » (p.188). Se dessine peu à peu « le triomphe du faire » (p.222) où le corps se trouve plus que jamais sollicité. Comme l’affirme l’historien, « L’enjeu est aussi d’envisager des “négociations” nouvelles avec un corps que nombre de recherches montrent débordant de logique et d’intelligence souterraines. Détente, relaxation, pratiques de rythmes ou de danse ne sont autres que des stratégies d’un “dialogue” très particulier avec lui. […] Agir sur le corps et agir sur des représentations viennent à se croiser. Le territoire physique s’est transposé en territoire psychologique » (p.223). Après tant de chamboulements, c’est à l’orée du XXe siècle que « peuvent naître des projets d’action sur soi ou de transformation de soi » (p.250).

Malgré une érudition qui n’a rien à envier à celle de Michel Foucault, Georges Vigarello ne tient que partiellement la promesse d’envergure annoncée dans le sous-titre : Histoire de la perception du corps XVIe-XXe. A dire vrai, les XVIe, XVIIe et XXe siècles sont à peine esquissés car, sans forcer le trait, on peut dire que seuls les XVIIIe et XIXe siècles constituent l’épine dorsale de cette étude fouillée. D’autant que cette duperie éditoriale n’était pas nécessaire pour que ce travail suscite l’admiration des lecteurs.

 

Jean-François Vernay

 

(1) Par exemple :

http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=cycles&idcycle=427

ou

http://www.ifporient.org/node/1043

ou encore

http://www.fabula.org/actualites/la-representation-du-corps-dans-la-litterature-francophone-contemporaine_11450.php

(2) http://www.lacauselitteraire.fr/gestes-d-humanite-yves-citton

(3) Lire Guillemette Bolens, Le Style des gestes : Corporéité et kinésie dans le récit littéraire, Lausanne, Editions BHMS, 2008

(4) Binarité que l’on fera remonter à Pythagore pour qui le corps était déjà le tombeau de l’âme (soma sema, selon l’expression grecque consacrée).

(5) G. Flaubert, Correspondance (Gallimard, 1980), t. II, lettre à Louise Colet, 23 décembre 1853 (p.484)

(6) A l’inverse de ce que Vigarello énonce à la page 213, la paternité du schéma corporel est davantage attribuée au neurologue anglais Henri Read qu’à son confrère Gordon Holmes

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A propos de l'écrivain

Georges Vigarello

 

Georges Vigarello, né en 1941, est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et codirecteur du Centre Edgar-Morin, anciennement le Cetsah. Il est spécialiste de l'histoire de l'hygiène, de la santé, des pratiques corporelles et des représentations du corps.