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Le Saule Pleureur, Gil Yan

Ecrit par Gil Yan 07.07.17 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

Le Saule Pleureur, Gil Yan

 

Dans une vallée d’une divine beauté,

Inaccessible à toute l’Humanité,

Vivait un saule d’une vingtaine d’années,

Fier et vaillant, le tronc en évidence,

Feuillage touffu, ramilles pleines d’élégance.

Un jeune matin d’été,

Têtu et décidé à explorer le monde entier,

Une dernière fois, ses parents il alla saluer.

« Je m’ennuie, je m’en vais, j’ai des envies à inventer,

Je veux percer tous les mystères, acquérir maintes fortunes,

Traverser les deux pôles, avec force et orgueil,

Questionner les savants et Dame la Lune.

Et cette besace,

Que maman a tressée de ses feuilles,

Je la remplirai, tenace, une fois, puis deux

Et abracadabra !

Ne reviendrai qu’une fois rassasié et bien gras,

Ma ramure n’en sera que plus belle,

J’écrirai mon récit sur de splendides tabelles,

Et j’ouvrirai mon propre musée des merveilles ».

La mère lui répond, d’une voix tendre et sincère :

« Mon cher enfant, tu devras arracher tes racines,

De cette terre irriguée par nos anciens, les Peupliers.

Nombreux ont perdu leurs vertèbres et péri desséchés,

Ils ont bravé les tempêtes, purifié les sentiers.

Nos racines sont capitales telles des comptines séculaires

Ou d’empreintes digitales imprimées dans nos chairs,

Elles contiennent la vie, et même, la destinée,

Elles évoluent de bon gré pour qui connaît

Le plus beau des secrets ».

Après les embrassades, il déterre soigneusement ses racines,

Bondit, dévale les pentes, traverse les plaines florales.

La nuit s’avance… Il lève la tête.

Dame La Lune se tient figée, telle une antique statuette,

Notre curieux s’engage dans la requête.

« Impressionnante créature céleste !

Que faites-vous là-haut, étincelante de clarté ?

Dans la contrée où je suis né, le jour est éternel ».

Il est gonflé de panache et de zèle.

« Ce monde en bas est loin d’être parfait,

Une sordide brume insiste pour régner,

J’apporte la lumière quand la nuit est tombée,

Pour réchauffer les cœurs et les tranquilliser ».

Le saule ouvre sa besace, jouasse, l’écorce en émotion.

« Vous voilà bien loquace ! Merci pour la leçon !

Je l’ajoute à mon lot et profite du repos,

Mes racines trempées dans ce banal ruisseau ».

Le chant des oiseaux invite le lendemain.

Il se lève de bonne heure et avec intention :

« Direction Clementium, La Grande Bibliothèque ! »

Il tapote sur le sol et prononce ces cinq mots :

« A Prague et illico presto ! »

Dame La Magie s’exécute aussitôt.

La ville se tient figée tel un antique forum.

« Impressionnante bibliothèque !

Combien de manuscrits ? Combien de collections ?

Et d’illustres auteurs et maisons d’éditions ? »

Il est tout agité, comme un petit garçon.

« Je n’ai jamais compté, et pour vous dire le fond,

Ce monde en bas est loin d’être parfait,

Une sordide brume insiste pour régner,

J’apporte les savoirs pour éclairer les cerveaux

Sur de nombreux sujets, et surtout le bonheur,

A mes yeux, le plus beau.

Restez donc à ma table, je veux bien discuter,

Prenez donc de ce thé, que je viens de chauffer,

Et ces quelques gâteaux, trempés dans du sirop,

Érable et miels, le tout est fait maison ! »

Le saule ouvre sa besace, jouasse, l’écorce en émotion.

« Vous voilà bien serviable ! Mais quelle idée cocasse !

Je n’en ai pas le temps, je n’en ai pas le souhait !

Merci pour la leçon ! Je l’ajoute à mon lot ».

Après avoir interrogé à foison,

Enflé besace de moult révélations,

Il tombe dans l’insipide exclamation :

« Ces racines sont trop lourdes ! J’ai l’air d’un gros tonneau !

Je dois ici faire place ! Les virer rapido ! »

Et hop ! Il les jette dans un lac.

« Et plouf ! A nouveau, j’ai la niaque ! »

Les jours passent, deviennent des mois, qui à leur tour sont des années.

Un vieux matin d’été,

Notre héros ne ressent plus l’exaltation.

« J’ai amassé tant et pourtant vide en-dedans je me sens,

Comme c’est étrange, me voilà pâle figure !

Mes feuilles depuis longtemps ont disparu,

Et la réponse, je ne connais à cette fâcheuse posture ! »

Au détour d’un chemin, il rencontre un humain

D’une quarantaine d’années, le corps vif et l’esprit enjoué.

« Hé ho ! La créature terrestre ! Pourquoi es-tu heureux ? »

Lui demande notre saule, dans un état piteux.

« Mon avenir ici bas était bien sombre et laid,

Une sordide brume longtemps m’a pénétré,

Toutes mes racines humaines j’avais mises de côté.

Il a fallu la quête, la colossale mission,

Et la peur dépassée, véritable prison,

Pour réapprendre, à mon sens, le plus doux des secrets,

Le plus noble et le plus beau : l’amour de soi

Dans le plus pur respect, et l’amour des échanges.

Je suis un paysan, je prends soin de la terre,

Je sème des graines de toutes les variétés,

Ce n’est pas que pour moi, cela s’appelle “le don”,

Et c’est tout naturel et c’est sans prétention ».

Soudain, le saule est en pleine affliction :

« Mes racines sans partages ! Mais bien sûr !

Et chaque jour qui passe, mon cœur plus dur ! »

Il continue à gémir, si fort, si haut

Que Dame La Mer entend sa plainte :

« Brave créature champêtre, mon petit ange !

Tes racines, dans un lac ont très bien séjourné,

Une sordide brume longtemps l’a pénétré,

Pris au piège des ordures et de la pollution,

Plus aucune nourriture pour ses nombreux poissons,

Il a saisi tes racines, sève divine extirpé,

Retrouvé une eau pure, pitance et la sérénité,

Et il t’en remercie avec douce amitié ».

A cette nouvelle, le saule verse des larmes de joie,

Et soudain ses branches une à une se déploient,

Embrassent la terre et toutes les créatures,

Puis de nouvelles racines, de nouvelles garnitures !

« Ici, s’éveille une nouvelle lignée,

Saule Pleureur, je le suis désormais,

Gardien des eaux et de tout opprimé,

L’Histoire, ici, ne fait que commencer ».

 

Gil Yan, in Mélodies en sous-saule

 


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A propos du rédacteur

Gil Yan

 

Gil YAN, présentation

Je suis née en 1970 dans le Nord de la France, d’une mère Kabyle et d’un père Algérien. J’ai baigné dans le bouillon des cultures française, arabomusulmane, chinoise, japonaise, indienne et russe. Elles m’ont enrichie dans la compréhension du monde. J’ai fait de longues études de lettres modernes et médiévales, puis bifurqué vers les métiers de la documentation et de la bureautique. L’écriture a longtemps été incontournable parce que pour la première fois je pouvais plonger au cœur des émotions humaines, et par-dessus tout, avec une bonne louchée d’empathie. Après avoir coupé le lien avec l’écriture, j’y suis revenue 15 ans plus tard, comme un passage obligé, afin de me rencontrer et me découvrir, notamment à travers les autres. Ces rencontres ont été bouleversantes. Elles m’ont nourrie et appris à grandir de bien des façons, tout en révélant mon âme d’enfant. De ces personnes touchantes et uniques, j’ai cette phrase qui me revient souvent à l’esprit : « je sais sur vous ce que vous ignorez de beau, hé bien pourtant c’est vous qui m’avez tout appris. Merci ».