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Le Revenant, Éric Chauvier

Ecrit par Cyrille Godefroy 23.08.18 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Allia, Roman, Poésie

Le Revenant, août 2018, 74 pages, 6,50 €

Ecrivain(s): Éric Chauvier Edition: Allia

Le Revenant, Éric Chauvier

 

Baudelaire vivant !

Rien d’inopportun ni de saugrenu à faire revivre Charles Baudelaire. Au contraire. Éric Chauvier, anthropologue et écrivain né en 1971, pour le coup créateur impudent et téméraire, téléporte le poète maudit dans la modernité parisienne du vingt et unième siècle, confronte le dandy torturé des Fleurs du mal aux périls et aux aléas d’une humanité scabreuse et accélérée : « De s’être débattu comme un diable dans le cœur sombre du dix-neuvième siècle n’aura pas suffi ».

À l’ère du smartphone et du SMS, de l’Anafranil et de l’uniformisation universelle, de la prose taille basse et du périssement des espèces, la poésie, le spleen, la singularité de Baudelaire manquent cruellement. Dans ce texte court et claquant, il réapparaît sous les traits d’un zombi égaré, d’un clochard moribond, affalé à proximité d’une sortie de métro, en proie à la frénésie parisienne, méprisé par les passants, ignoré par le consommateur et le salarié pressés, eux-mêmes polichinelles d’une vaste comédie :

« Il dégoûte et effraie les riverains hyper-mobiles de la grande ville moderne qui ne le voient que d’un œil et ne le tancent que d’un soupir. Pourquoi se soucier de ce miséreux alors que, partout autour d’eux, les attendent les marchandises fétiches et la fantasmagorie ?… Aucun ne sait que ce rampant qui agonise a parfaitement défini la stratégie de ce cadre pressé qui, dans quelques instants, endossera le rôle hypocrite qu’exige son environnement professionnel dans la grande ville moderne ».

« La rue assourdissante autour de moi hurlait… ». Charles le zombi se rappelle vaguement sa quête insatiable de beauté, les attraits mystérieux de la femme, « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue ». Il rêve de volupté, songe à l’absente idéale. Mais en 2017, il n’est qu’un débris aux yeux de ses semblables, un « hominidé vautré dans son vomi », « une pure anomalie dans la foule parisienne », une tache informe et infâme dans la métropole ubérisée et startupisée : « Charles ne ressent même pas du dépit, seulement la fatigue physique qui le fait sombrer dans sa propre bave et feuler comme un vieux chat malade. Il griffe l’air de ses mains et voudrait mordre de la chair, et que l’opium se répande en lui, l’apaise de façon définitive ». Affamé, il se jette sur un jeune mollet, croque rageusement, se fait tabasser, puis émasculer comme un animal promis à l’abattoir, fureur grégaire déferlant sur l’innocent cannibale. Brinquebalé entre l’horreur et la grâce, la beauté et l’angoisse, Baudelaire mue au contact du mal et fait son sort à une bigote dont la pitié suppure d’égoïsme : « Côtoyer la laideur des âmes décuple ses effroyables pouvoirs mortifères, au point de devenir une menace colossale. D’une main ferme, prolongée de griffe tranchantes comme des rasoirs, il serre contre son cœur déchu le corps inutile de la fausse généreuse, l’étreint, l’étouffe puis le dévore ». Baudelaire échoue finalement dans une banlieue, le bas-ventre noirci de sang coagulé, doté d’une force nouvelle et surhumaine, avatar de la haine. Il trucide trois passants, trois représentants frileux de l’art académique, se repaît de leurs tripes, de leurs viscères et de leur sang.

Au gré d’une langue fraîche et élégante, noble et percutante, clapotis poétique et palpitant, pouls infini d’une fêlure, Chauvier fait le récit troublant et déchirant d’une résurrection, met en mots une fascinante expérience, une odyssée insolite sublimée par plusieurs vers baudelairiens. Cette dystopie lyrico-fantastique soutenue par de solides matériaux psychologique et anthropologique dresse un tableau en creux de la métropole moderne, de l’humanité pressée et égocentrique sur laquelle Chauvier pose un regard désabusé. En plaquant un style métaphorique sur des péripéties gores, Chauvier s’aventure dans une voie atypique. Avec une subtilité et une maîtrise éblouissantes il fait ressortir l’étrangeté inquiétante du poète, son irréductible solitude. Le fervent lecteur d’Arno Schmidt accouche d’une œuvre extrêmement visuelle traversée par un surréalisme crépusculaire, un charme vénéneux, aux confins des films Buffet froid, Pulp Fiction et La nuit des morts-vivants.

Une œuvre insaisissable dont le mystère sidère notre raison, remue notre inconscient, écorche notre cœur.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Éric Chauvier

 

Éric Chauvier (né en 1971 à Saint-Yrieix-la-Perche dans la région Limousin en France) est un anthropologue français.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).