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Le Retour imaginaire, Atiq Rahimi

Ecrit par Outhman Boutisane 06.05.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, P.O.L

Le Retour imaginaire, 128 pages, 27,30 €

Ecrivain(s): Atiq Rahimi Edition: P.O.L

Le Retour imaginaire, Atiq Rahimi

 

Livre écrit et publié en 2005 par l’écrivain afghan Atiq Rahimi à la mémoire de son frère tué en Afghanistan. Il est aussi un ouvrage à la mémoire du grand poète Afghan B. Majrouh. Un mélange entre la prose poétique et la photographie incarne la réalité nocturne d’un Afghanistan noyé dans les bains du sang. L’écrivain est un voyageur blessé, il essaye de se retrouver dans la nuit, dans les ruines de sa ville, dans l’ombre de ses images prises dans la noirceur des temps.

Le Retour Imaginaire est un retour à l’enfance, un retour à l’écriture dans toutes ses formes. La crise identitaire traverse tout le livre, présente dans chaque phrase. Chercher à s’identifier dans un passé obscur est l’objectif de cette écriture poétique qui devient de plus en plus philosophique. Un travail acharné de la mémoire parce que l’auteur ne cesse de creuser dans ses blessures pour trouver des réponses à ses questions. Ce métissage de la photographie et de l’écriture rend ce texte plus problématique, sinon symbolique. Pour Atiq Rahimi, l’écriture n’est pas suffisante pour retracer les cicatrices du passé car elle ne fixe pas l’instant comme la photographie. Autrement, c’est la photographie qui donne souffle à la continuité de l’écriture. A ce propos, Atiq Rahimi affirme dans ce livre que : « Les images de la mémoire, une fois fixées par les paroles, s’effacent » (p.38).

Parler de soi, de son frère, de sa nation en cendres, sont les points sur lesquels se construit son paysage artistique :

« Et moi qui me suis égaré de l’autre côté de la frontière, ma vie n’était soudain qu’une feuille blanche (…) J’ai tout effacé de ma mémoire (…) La preuve. Regarde, je t’avais oublié, j’avais oublié ma patrie… »(p.36).

Le « je » de l’écrivain est presque toujours attaché au « tu » de son frère. L’un appelle l’autre dans une dialectique existentielle. Le « tu » est le déterminant identitaire du « je ». L’absence de son frère égale l’absence de la patrie. Autrement, une crise identitaire… Ce triangle est omniprésent dans tous ses romans, mais illustré d’une manière très particulière et directe dans ce livre. L’écriture est dans la plupart des cas autobiographique. Le « je » se travaille au cours de son acte littéraire (l’acte d’écriture). Chez Atiq Rahimi, Ecrire, c’est chercher l’enfant perdu. C’est avoir le temps de trouver le mot de l’énigme, de préparer sa réponse. C’est chercher le langage dans l’image instantanée.

Le Retour Imaginaire est une œuvre ouverte à toute lecture possible, car le choix des mots n’est pas aléatoire. C’est un choix raisonné parce que c’est dans le choix des mots où réside la force de la littérature afghane en général et chez Atiq Rahimi en particulier. Le Retour Imaginaire est aussi est sorte de consolation, d’oubli : « Il est impossible d’oublier si l’on n’écrit pas » (p.36).

Atiq Rahimi revient à l’écriture dans une tentative d’effacer l’image de la mort de son frère, l’image de son pays ravagé par la guerre, l’image d’un poète tué sauvagement, l’image d’un enfant blessé, l’image d’un homme exilé. Le Retour Imaginaire est une recherche de soi dans les instants fixés par les images : « Justement ce sont mes cicatrices que je cherche à retrouver » (p.22).

Ce livre poétique est le cri d’un exilé en état de nostalgie. L’auteur se dévoile en dévoilant ses deux blessures, l’exil et l’assassinat de son frère. C’est aussi une confession douloureuse, une cicatrice qui fait parler la mémoire d’un homme parti en exil.

 

Outhman Boutisane

 


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A propos de l'écrivain

Atiq Rahimi

 

Afghan de naissance (1962), lauréat du prix Goncourt 2008 pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est à la fois écrivain et réalisateur. Vivant en France depuis les années 1990, il est l’auteur de plusieurs romans. Et bien qu’il vive en France et écrive en français, il ne quitte pas l’Afghanistan.

 

A propos du rédacteur

Outhman Boutisane

 

Outhman Boutisane, écrivain et critique littéraire marocain. Spécialiste de la littérature afghane contemporaine.