Identification

Le rendez-vous de Mombin-Crochu, Alfoncine Nyélénga Bouya (par Bedel Baouna)

Ecrit par Bedel Baouna 15.05.19 dans La Une Livres, Afrique, Les Livres, Critiques, Roman

Le rendez-vous de Mombin-Crochu, Le Lys Bleu Editions, décembre 2018, 177 pages, 18 €

Ecrivain(s): Alfoncine Nyélénga Bouya

Le rendez-vous de Mombin-Crochu, Alfoncine Nyélénga Bouya (par Bedel Baouna)

 

Il ne faut pas manquer Le rendez-vous de Mombin-Crochu d’Alfoncine Nyélénga Bouya.

Sont-elles capables de se libérer du fardeau des violences subies ? C’est l’un des enjeux narratifs de ce roman, Le rendez-vous de Mombin-Crochu. Si certaines femmes violentées convoquent « les éthiques martiales de soi », pour reprendre les mots de la philosophe Elsa Dorlin, afin de répondre aux violences subies, d’autres en revanche se réfugient dans la spiritualité pour exorciser les démons. C’est le cas des femmes qui se retrouvent à Mombin-Crochu…

Dès l’incipit, la mécanique du suspense et de l’angoisse ne s’arrête plus.

« L’invitation m’a été remise par une petite fille en robe bleue et rouge à franges. (…) Elle me tend un bout de papier duquel se détachent ces lettres griffonnées d’une main ferme : Nous t’attendons à Monben Kwochi, samedi au lever du soleil ». Un essaim de questions bourdonne à vos oreilles : pourquoi une invitation au Mombin-Crochu ? Ou plutôt une convocation à se rendre au Mombin-Crochu ? Qui veut me voir ? Que me veut la personne qui m’y convoque ?

On s’immerge alors dans ce ruissellement limpide ; on veut savoir la suite. Après moult hésitations, la narratrice décide de s’y rendre en compagnie de ses deux amies, Timie et Somathe. Ce qu’elles ignorent, c’est qu’elles vont à la rencontre de la paix intérieure perdue… Le voyage sera long, semé d’embûches. Une odyssée. Enfin, presque. Une fois à Mombin-Crochu, elles rencontrent des femmes venues de tous les coins, des femmes ayant subi des violences de toutes sortes. La prêtresse va les aider à les liquider, par une initiation au Vodou (et non Vaudou), comme pour leur rappeler que sans la spiritualité, il n’est point de salut de l’âme.

« Je vous ai fait venir, pour vous aider à faire exploser le silence, à libérer la parole pour que vous vous retrouviez, pour que vous sachiez qui vous êtes, pour que vous ne vous laissiez plus valdinguer dans tous les sens sous les coups de ce que vous appelez le destin, le destin des femmes » (p.157).

En quelque sorte, c’est à une mort symbolique que la narratrice et ses deux amies sont conviées afin de « redevenir ». Bien sûr, cette mort ne constitue nullement le but, mais le chemin à emprunter pour parvenir à soi. La violence que l’on se fait sert à exorciser les démons, à se libérer d’humiliations contenues.

Dans ce roman, il n’est pas question explicitement de ce que la narratrice et ses deux amies ont souffert dans leur chair ! On le déniche seulement à travers les non-dits, les sous-entendus. L’implicite, comme par pudeur. Ce vrai-faux silence est volontaire, et pour cause, toute femme porte en elle une souffrance, une blessure dissimulée quelque part au fond de son âme.

 

Un séisme spirituel

Les violences faites aux femmes sont un fléau planétaire. Que l’on soit au Congo, en Haïti ou en Belgique, une femme sur trois n’y échappe pas. Pour une auteure originaire du Congo, on n’est plus surpris par cette délocalisation de l’intrigue. Mombin-Crochu, en Haïti, est ce lieu de convergence de toutes ces femmes venues d’endroits que l’on peut situer en Afrique, ou n’importe où dans le monde. Elle aurait pu choisir La ville-au Camp, lieu hautement symbolique dans le mysticisme haïtien ou même Le Bois Caïman, célèbre pour avoir abrité la cérémonie qui a précédé la révolte des esclaves, etc., mais Alfoncine Nyélénga Bouya a choisi Mombin-Crochu, un village presque inconnu même de beaucoup d’Haïtiens, pour marquer que de l’inconnu peut jaillir le connu comme de l’ombre jaillit la lumière ! « En arrivant en Haïti, je ne suis pas sortie de moi-même, je me suis retrouvée et réconciliée avec moi-même », aime-t-elle à dire.

L’odyssée vers Mombin-Crochu débouche donc sur un « séisme spirituel », une initiation au vodou (elle préfère l’orthographe vodou, appris de son maître spirituel et initiateur Max Gesner Beauvoir, aujourd’hui passé à l’Orient éternel). Cette initiation, du moins telle que présentée dans le roman, n’est pas spécifiquement une initiation au vodou, non ! Elle résume, en réalité, toutes les formes d’initiation en mettant en action les quatre éléments de la nature. Du coup il y est fait allusion au Lemba, et puis d’ailleurs, dans la religion vodou, il y a bien le loa (divinité) Legba qui est une forme condensée du Lemba. Du reste, pour qui connaît le monde spirituel africain, et particulièrement congolais, il pourrait y déceler une référence à l’ikêghê, une initiation purement féminine.

Ce roman, elle a commencé à l’écrire au cours d’une mission onusienne à l’est de la RDC (République démocratique du Congo). Le directeur d’une école qu’elle avait visitée lui avait fait comprendre que toutes les filles de son établissement avaient été violées au moins une fois dans leur vie. De retour de cette mission, elle donna deux conférences à Paris sur ce sujet, images à l’appui – images qu’elle avait dû par la suite effacer de son ordinateur tellement elles étaient horribles.

Tempo vif, style fluide et cathartique à souhait, une maîtrise parfaite de la caractérisation… Le rendez-vous de Mombin-Crochu est un roman dans lequel on se perd, on se fond. Lentement mais sûrement, on se laisse bercer dans sa nacelle, au rythme des glissements de points de vue, externe, interne et omniscient. Des dialogues époustouflants où s’imbriquent tension et charme. Il se dégage de ce roman un mélange de dureté, de poésie et d’amour, et c’est ce qui lui confère un caractère unique. Car chez Alfoncine Nyélénga Bouya, tout comme chez Planque dont elle a lu l’œuvre, « le travail littéraire est toujours solidaire d’une recherche poétique et spirituelle. Le récit s’élève au rang de poésie et ouvre sans qu’on s’en aperçoive à d’autres dimensions de l’esprit ».

 

Bedel Baouna


  • Vu : 399

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Alfoncine Nyélénga Bouya

 

Alfoncine Nyélénga Bouya est née au Congo-Brazzaville. Fonctionnaire de l’ONU, elle a vécu en Allemagne, au Sénégal, en France, en Italie, et en Haïti. Retraitée, elle vit désormais en Belgique où elle se consacre entièrement à l’écriture. Après un recueil de nouvelles, Makandal dans mon sang (Éditions La Doxa), la Bruxelloise d’adoption a publié en décembre dernier ce roman sur les violences faites aux femmes, Le rendez-vous de Mombin-Crochu, aux éditions Le Lys bleu.

 

A propos du rédacteur

Bedel Baouna

 

Bedel Baouna est né au Congo-Brazzaville et vit en France depuis une trentaine d'années. Analyste politique spécialiste de l'Afrique, il est aussi critique littéraire. Il a collaboré à plusieurs médias français et africains, il a animé une émission littéraire sur une Chaîne du Web, "Figure de style".
Il s'apprête à publier deux romans et une pièce de théâtre.