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Le rabaissement, Philip Roth

Ecrit par Thibaut Losfeld 26.09.13 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Le rabaissement, Philip Roth

 

Un cauchemar tchekhovien


Quand on est familier d’une œuvre et que l’on s’apprête à en lire un nouvel opus, à plus forte raison quand c’est le trentième, on se demande à chaque fois si son auteur va encore réussir à nous étonner. Au fil du temps on a souvent reproché à Roth de se répéter parce qu’il traite toujours des mêmes thèmes. Faux procès que l’on intente en fait à nombre de grands écrivains. Roth pourrait faire sienne la phrase de Pascal dans Les Pensées : « Qu’on ne me dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle » et, avec Le rabaissement, troisième roman du cycle qu’il a appelé Némésis, loin de la réitération stérile (sur la déchéance physique, le sexe et la mort), il donne une fois de plus un bel exemple de réinvention. Ce que, soit dit en passant, la majeure partie des critiques (l’autre s’est contentée d’éloges convenus) n’a pas perçue, trop heureuse sous divers prétextes ridicules (la minceur du livre…) de pouvoir enfin déboulonner la statue du maître.

L’acteur Simon Axler est déjà un être humilié quand l’histoire commence. Il est terré dans sa maison. Il a perdu son talent, son public, sa femme Victoria et, pour ne pas succomber à la tentation du suicide, s’est fait volontairement interné. Mais dans le petit hôpital psychiatrique d’Hammerton, il n’est resté que vingt-six jours. Ni les séances avec le docteur Farr, ni l’art-thérapie n’ont permis de trouver une cause à son mal : « on perd, on gagne, tout cela n’est que hasard. La toute-puissance du hasard. La probabilité du retournement. Oui, l’imprévisible retournement, et son pouvoir ».

Vers la fin de son séjour, son état s’est amélioré sans qu’il puisse savoir si c’est grâce à un sommeil retrouvé ou à son antidépresseur. Que fait-il depuis qu’il est rentré chez lui ? « Je marche. Je dors. Je baye aux corneilles. J’essaie de lire. J’essaie de m’oublier pendant au moins une minute à chaque heure qui passe ». Son agent Jerry Oppenheim débarque un jour pour le convaincre de remonter sur scène. En vain : « Pour moi, c’est fini, tout ça ».

L’enjeu est maintenant de savoir s’il va tomber encore plus bas ou se relever.

Chez Roth, la renaissance passe par un préalable obligé : le sexe. Dans ses derniers romans, les vieux héros proches de la mort ne s’y risquent plus pourtant : Zuckerman dans Exit le fantôme vit une histoire avec Jamie, une étudiante, mais de manière purement fictive en écrivant un dialogue imaginaire entre elle et lui. Ou bien ils échouent lamentablement : le héros anonyme de Un hommedonne son numéro de téléphone à une joggeuse mais ne parvient qu’à la faire fuir. Quand le miracle se produit, le couple est improbable, vit dans des conditions limites, transgressives ou clandestines, et il faut un palliatif comme dans La Tache où Coleman Silk, l’ex-doyen d’université, recourt au viagra avec l’illettrée Faunia Farley, bien plus jeune que lui.

Simon Axler ne déroge pas à la règle. Une possibilité, à bientôt soixante-cinq ans, d’espérer réveiller sa libido ? La voilà qui arrive de nulle part dans sa vie de reclus en la personne de Pegeen Mike Stapelford, quarante ans, fille lesbienne d’un couple d’amis, Asa et Carol, acteurs eux aussi. Inutile de préciser que cette renaissance ne dure qu’un temps et qu’elle se termine mal (dans La Tache, Coleman et Faunia, harcelés par l’ex-mari Lester, meurent dans un accident). Pour le cas d’Axler elle est aussi illusoire : au bout de onze mois, Pegeen fera mentir les apparences : « Ce n’est pas ça que je veux. Je me suis trompée ». Et ce qui s’annonçait comme le récit d’une vitalité retrouvée va s’avérer être celui d’un déclin encore plus grand, d’une déchéance progressive et inéluctable jusqu’au néant.

Axler reste d’abord spectateur à maintes reprises, dépossédé de ses réparties comme lorsque les parents de Pegeen se mêlent de ce qui ne les regarde pas, en mettant en garde leur fille sur sa relation avec lui. Comme l’opossum qu’il aperçoit un matin dans son jardin et auquel il s’identifie, Axler face à ses déboires reste apathique et se complaît dans l’immobilisme.

Il régresse ensuite, contraint de revenir au don à l’origine de sa vocation et qui a fait le caractère unique de son génie de comédien : l’écoute. Il écoute Sybil Van Buren à Hammerton raconter son horrible histoire, il écoute Pegeen raconter ses entrevues avec sa mère et son père, et quand elle lui avoue avoir couché avec une joueuse de softball, ses protestations sont étouffées dans l’œuf par une fellation. De fait, en ce qui concerne les rapports physiques avec Pegeen, il ne cessera d’être relégué au second plan (c’est le désir de Pegeen qui est clairement mis en avant), jusqu’à être ravalé au rang de simple objet (« Il est “chevauché” parce qu’il a trop mal au dos pour la position du missionnaire, sa verge est mise à égalité avec un gode »…). Ironie terrible, l’ancien acteur se trouve privé de la moindre action.

Et au dernier acte, quand enfin il peut exprimer sa colère et son chagrin à Asa, celui-ci ne veut pas l’entendre : « D’abord, Simon, il faut que tu te calmes. Je refuse d’écouter une tirade ».

Ce qui par le passé l’avait amené à la gloire sur la scène des théâtres (« Il savait se servir de l’intensité de l’écoute, de la concentration, comme les acteurs de moindre envergure se servent du tape-à-l’œil ») le conduit jusqu’au silence ultime sur la scène de sa propre vie. Une boucle se referme : Axler retrouve une ultime inspiration au moment de son dernier geste en endossant le rôle de Konstantin Gavrilovitch, personnage de La Mouette de Tchékhov, ce même rôle qui lui avait valu son premier grand succès. Fin particulièrement sombre et poignante.

Après une première partie au pas de charge, aussi précipitée que la descente aux enfers d’Axler, survient le sentiment diffus de lire un roman seulement ébauché (de la part de Roth, on en est que plus étonné). On croit déceler parfois des maladresses (le monologue de Pegeen, trop littéraire, sonne un peu faux lorsqu’elle rapporte à Axler les propos, au demeurant savoureux, de sa mère), voire des clichés (Pegeen est une lesbienne assez caricaturale : elle et son ancienne partenaire, Priscilla, avaient chacune un chat, elle s’habille et marche comme un garçon de seize ans…). A cela s’ajoutent d’étranges invraisemblances. On peine à croire par exemple qu’emmener Tracy, une inconnue rencontrée dans le bar d’une auberge, pour une partie fine à trois, soit si facile. Et Roth en patricien des lettres chevronné donne l’impression gênante de rectifier immédiatement le tir et devancer les éventuelles objections qui taraudent le lecteur en les prêtant aux pensées d’Axler : « Ça n’avait pas le sens commun que cette Tracy leur tombe toute rôtie pour faire tout ce qu’ils avaient rêvé de faire avec Lara dans leurs ébats. Mais qu’est-ce qui relevait du sens commun ? Qu’il fût devenu incapable de monter sur scène ? Qu’il eût été interné dans un hôpital psychiatrique ? Qu’il poursuive une liaison avec une lesbienne qu’il avait connue quand elle tétait sa mère ? ». De même, lui qui sait décrire le désir comme personne, trouvant toujours LE détail qui le rend si perceptible, emploie des expressions passe-partout (« ses seins lourds», « ses fesses bien fermes »…), des termes génériques dignes d’un roman à l’eau de rose :« Lorsqu’elles se séparèrent, Tracy embrassa Pegeen avec passion. Avec passion Pegeen lui rendit son baiser… ». Plus globalement, les personnages ne sont pas étoffés. Axler est un grand comédien, avec un don particulier découvert à trois ou quatre ans, on nous le dit c’est tout. Pas d’anecdotes révélatrices, pas d’illustrations ou si peu pour donner du corps aux simples affirmations. Plus loin, on sait tout à coup qu’Axler est riche dès lors qu’il dépense de grosses sommes pour rhabiller Pegeen et la transformer en hétérosexuelle. On présume qu’il a amassé fortune grâce à ses succès. Mais comment exactement ? Bref, il y a comme un manque de chair, de consistance. Quelques secondes suffisent cependant pour constater que c’est trop criant pour ne pas être volontaire.

On comprend en effet que la narration reprend sciemment l’aspect brut, laconique, condensé d’un rêve (mauvais en l’occurrence : « le cauchemar universel » selon le docteur Farr), en parfaite adéquation avec l’absence totale de raisons tangibles ou suffisantes aux différentes péripéties.

Les démonstrations logiques, avec tenants et aboutissants, dont on s’était délecté dans Pastorale américaine ou La Tache, auraient été ici hors sujet. Car ce n’est pas la perte de talent d’un acteur qui importe, ni comment une lesbienne s’acoquine avec un vieil hétéro puis le quitte de manière tout aussi inexplicable, mais comment des évènements fortuits participent d’un enchaînement fatal. L’interrogation d’Axler : « Comment pouvait-il prévoir que de lever une fille dans un bar aurait pour conséquence de lui faire perdre Pegeen pour de bon ? » fait écho à la conclusion d’Indignation « […] la façon terrible, incompréhensible dont nos décisions les plus banales, fortuites, voire comiques, ont les conséquences les plus totalement disproportionnées ». Et pour Roth le défi est de combiner hasard et nécessité.

Plusieurs de ses romans les plus récents sont truffés de références au théâtre (Exit le fantômeemprunte son titre à une didascalie d’Hamlet, Shakespeare étant cité plusieurs fois dans Indignation…). Qu’il franchisse alors un pas supplémentaire en donnant à son texte des faux airs de tragédie semble naturel, d’autant plus pertinent bien sûr que son personnage principal est un comédien. Il adopte ainsi la forme courte avec des chapitres équilibrés (nombre de pages quasi identiques), conçus comme trois actes (le troisième s’intitule d’ailleurs Le dernier acte), constitués pour l’essentiel de dialogues et un style assez plat pour ce qui s’apparente à de simples indications de jeu.

Roth établit aussi des correspondances explicites avec Tchekhov et notamment La Mouette. « Quoi de plus approprié ? » pourrait-il justement dire à l’instar d’Axler dans les dernières lignes. On sait que l’oiseau du titre donné par le dramaturge russe, libre mais à la merci du fusil du premier chasseur venu, est une allégorie de la fragile Nina, aimée de Konstantin, et plus généralement de la condition d’artiste. Roth emprunte avec ironie le motif de l’animal symbole : l’opossum, allégorie d’Axler, de l’artiste déchu, à la merci de l’effondrement définitif.

Il reprend en outre le parallèle fait dans la pièce entre l’éphémère de l’art (perte du talent d’Axler/ vieillesse d’Arkadina qui sent sa gloire s’effacer) et l’éphémère de l’amour (Konstantin et Nina/ Axler et Pegeen). D’autres caractéristiques se retrouvent dans les deux œuvres : le regain de vitalité d’Arkadina auprès de son amant Trigorine qui fait irrésistiblement penser à celui d’Axler auprès de Pegeen, l’action minimale, le côté vaudeville avec la figure triangulaire (Axler/Pegeen/Louise ou Axler/Pegeen/Tracy, etc…). Enfin Roth reproduit clairement le procédé littéraire (Principe du « Chekhov’s gun »), mentionné par Tchekhov lui-même dans sa correspondance, qui veut qu’un élément introduit au premier acte d’une pièce prend tout son sens une fois utilisé au dernier acte. Et le mot d’adieu laissé par Axler qui se trouve être la dernière phrase de La Mouette rappelle, s’il en était besoin, cette identification.

Ses personnages sont tous en représentation. Chacun s’attribue un rôle dans une pièce dont personne ne détient la clé : Pegeen la femme hétéro, Asa et Carol les parents compréhensifs et tolérants, Louise Renner l’ex délaissée et hystérique… Seul Axler, qui pressent constamment l’issue tragique, fuit le sien, celui qu’il n’a pas choisi : l’homme fini. Lui, le grand acteur du répertoire classique, ne sait pas comment l’interpréter (« N’aurait-il pas dû prononcer cette phrase sur un ton comique plutôt que de la déclamer sur le ton de la colère ? » se demande-t-il en pleine explication avec Asa).

Malgré ses doutes sur ce qu’il vit, il préfère se voir toujours en Pygmalion, à tel point qu’il imagine les dialogues qui auraient pu avoir lieu dans des circonstances fantasmées, comme lorsqu’il consulte un médecin pour savoir les risques génétiques au cas où Pegeen souhaiterait un enfant de lui. A la perspective du néant, il se réfugie dans une fiction. La réalité bien entendu lui donne tort, confirmant par là ce qu’il avait déjà dit à Jerry : « Je ne peux plus rendre réel l’imaginaire ». Axler a perdu son pouvoir d’illusion, au contraire du réel qui a été meilleur acteur que lui. En voulant à tout prix faire retarder sa chute, il n’a fait que la précipiter.

La conclusion pourrait être que toutes les tentatives pour déjouer la marche du destin sont vouées à l’échec. (Comme Marcus, le héros d’Indignation, qui défie les institutions, Axler commet l’ubris. Le vieil acteur est châtié pour avoir tenté de transformer une lesbienne en hétérosexuelle). On ne peut survivre à la perte de ce qui fait notre singularité.

Un roman d’une grande richesse, d’une admirable maîtrise, épuré à l’extrême. Le plus noir, le plus désespéré, le plus radical et peut-être l’un des plus risqués de toute l’œuvre de Roth. L’écrivain américain fait même mieux que simplement réussir le véritable défi qu’il s’était lancé (écrire avec talent la fin de vie d’un acteur qui a perdu son talent) : il illustre la fonction noétique fondamentale de tout roman, chère à son ami Kundera (qui avait signé une préface à Professeur de désir). Il a en effet dessiné sur la carte des potentialités humaines rien de moins qu’un nouveau territoire (le choix du titre français Le rabaissement s’avère ainsi judicieux : L’humiliation, traduction plus naturelle de The humbling, aurait été trop commun, trop vague pour définir une catégorie existentielle inédite). Autrement dit il a été, et d’une manière magistrale, un romancier.

 

Thibaut Losfeld

 

La critique de Leon-Marc Levy :

http://www.lacauselitteraire.fr/le-rabaissement-philip-roth

 


  • Vu : 1942

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A propos du rédacteur

Thibaut Losfeld

 

Fétichiste du livre, mes meilleurs amis sont  écrivains (vivants ou morts) ou personnages de fiction (de préférence américaine). J'écris encore pour mon tiroir et, en attendant mieux, publie sur plusieurs sites (Critiques libres...) mes avis de prescripteur officieux . Le reste est personnel ou anecdotique...