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Le Principe, Jérôme Ferrari (2ème article)

Ecrit par Isabelle Siryani 04.07.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Actes Sud

Le Principe, mars 2015, 176 pages, 16,50 €

Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud

Le Principe, Jérôme Ferrari (2ème article)

 

La puissance de l’écriture de Jérôme Ferrari réside dans la précision de ses sources, son lyrisme délicat identifiable aux premières phrases et son questionnement métaphysique vecteur d’émotions contradictoires fortes chez un lecteur vite enivré. Branché sur notre esprit et sur notre âme, il creuse dans leurs profondeurs en puisant dans l’Histoire et celle de ses témoins. Après Où j’ai laissé mon âme, récit sur la guerre d’Algérie, puis Le sermon sur la chute de Rome qui lui valut le prix Goncourt, l’auteur choisit comme décor pour ce nouveau roman l’Allemagne nazie, nous plongeant ainsi dans les travers d’une Histoire abjecte, peuplée d’hommes vils, confrontés sans cesse à leur propre barbarie. Une barbarie absurde qui semble germer puis éclore indéfiniment, inexorablement, comme une maladie incurable et chronique. Plus rien n’est beau, plus rien n’est doux, plus rien ne compte, plus rien n’est logique et plus rien n’est brillant ; l’humanité dans ses péchés les plus sombres est démasquée. Dans Le Principe, la Science n’est pas épargnée. Au contraire, mise au service du Mal, elle se cendre, en devient sale et meurtrière.

Le Principe, c’est d’abord une rencontre, celle d’un étudiant désabusé – jamais nommé – des années 80 et du physicien allemand Werner Heisenberg. Ce dernier est déjà mort quand l’étudiant se plonge dans son travail, mais surtout dans sa destinée exceptionnelle. Car, Heisenberg, s’il obtint le prix Nobel de physique en 1932 pour sa mécanique quantique, s’il fut à l’origine du principe d’incertitude, s’il fut donc brillant et reconnu, Heisenberg fut aussi l’un des physiciens du régime nazi engagé dans le programme nucléaire. Or il aurait pu fuir, être accueilli à bras grands ouverts par l’un des pays alliés et travailler pour la paix, trahir son pays certes, mais pas ses idéaux. Mais il fit le choix de rester et, impassible, de continuer à mener ses travaux dans une sorte d’innocence illusoire. Heisenberg est l’un des savants les plus naïfs qu’on puisse approcher. Comment peut-on être en perpétuelle recherche de vérités et se mentir autant à soi-même ?

Heisenberg n’est pas un héros de la Seconde Guerre Mondiale, pas plus un résistant, il se dessine au fil des pages un homme soumis, passif, qui construit une bombe sous les bombes. Ah non ! Un réacteur… pas une bombe. Et cette distinction, le physicien y tient, il s’y cramponne à la fin de la guerre, maladroitement, emmuré dans une hypocrisie écœurante, il se félicitera même le soir du 6 août, carnage d’Hiroshima, de n’avoir travaillé au final que sur un réacteur et pas sur LA bombe elle-même, de ne pas être à l’origine de l’acte « le plus diabolique qu’on puisse imaginer ». En vérité, il n’échappe pas au lecteur qu’il aura le sentiment d’avoir échoué face aux scientifiques américains.

Le Principe n’a pas la construction classique d’une biographie, ce qui semble intéresser l’auteur est plus l’atmosphère et l’état d’esprit d’Heisenberg que la retranscription de sa vie de manière linéaire. C’est ainsi que le roman lui-même fonctionne à la manière de ce principe d’incertitude, il n’y a pas de trajectoire. Tout comme on ne peut déterminer la position et la vitesse d’une particule simultanément, on ne peut suivre chronologiquement la vie d’Heisenberg, mais plutôt l’appréhender à certains passages. Les bases du récit sont des instantanés, des scénettes successives qui nous épargnent en détails et se concentrent sur des émotions. Ce principe d’incertitude semble même réguler la vie de l’étudiant et du savant qui ne cherchent jamais à s’investir dans leur vie privée, à ne jamais atteindre « le fond des choses » et ce, « parce que les choses n’ont pas de fond ».

Ainsi, le savant ne laisse de place à l’amour que dans sa forme abstraite et l’étudiant prend vaguement du plaisir sans trop en prendre non plus. Heisenberg aime l’idée d’être aimé comme un mystère nécessaire à chacun mais n’en fait pas sa priorité. Il échoue donc – tout comme échouera l’étudiant – et regarde l’amour passer. Le premier amour. Il épouse le second sans en dire davantage parce que c’est la chose à faire. C’est la logique, c’est la Science. L’amour de la Science ne laisse ainsi pas de place à la science de l’Amour. « L’amour c’est l’ennemi. Faites-en, si cela vous convient, un luxe et un passe-temps, traitez-le en artiste » écrira Schopenhauer. L’étudiant, tout comme Heisenberg, tout comme Ferrari ici, s’évertue à ne pas le traiter, à le toiser, à le craindre sans doute un peu. Il n’est pas la priorité puisque l’amour dérisoire est une cause secondaire perdue d’avance pour ces êtres torturés par la Science, la Poésie et la Philosophie.

« Tout est donné une fois pour toutes, l’univers immense et chacune de nos vies, nos amours minuscules, dans le bloc compact d’une inaccessible éternité que notre esprit parcourt et déroule sous la forme successive d’un flux, comme la pointe d’un diamant suivrait les sillons d’un disque infini ».

Heisenberg prend vie presque naturellement dans les pensées de l’étudiant torturé. Habité sa vie durant par le spectre du physicien, mêlant son petit « je » de novice au grand « je » du génie, il retrace sa vie aux détours de la sienne et le comprend grâce à ses propres émotions. Ce narrateur est habile, suffisamment détaché de et par l’auteur pour lui permettre de ne pas trop s’investir, mais le lecteur n’est pas dupé. L’étudiant corse – tout comme l’auteur –, qui assiste naïvement aux exactions de ses proches nationalistes qui mèneront à des drames et à leur désespérance sans s’y mêler, ressemble dans sa quête à l’auteur qui se montrait déjà passionné par la physique dans son deuxième roman publié en 2002, Aleph Zéro. Mais le lecteur joue le jeu, embarqué dans les conflits psychiques des deux protagonistes, il en oublie le troisième, l’auteur. L’indépendance corse n’est pas le combat de l’étudiant passif tout comme il semblait que le nazisme n’était pas le combat d’Heisenberg. Cette candeur avilissante qui ne s’accorde pas aux contextes sanglants qui leur sont imposés devrait nous assaillir de ressentiments. Et pourtant, cette candeur fait tout simplement d’eux des humains, des victimes de leurs époques.

Et si c’était moi ? Continuellement, la question se pose dans notre esprit, voguant sur les lignes parfaites et poétiques d’un Ferrari transposé une fois de plus comme témoin silencieux des tribulations existentielles et physiques de nos deux personnages. Comme à son habitude, l’auteur nous interroge et nous met au défi. Je ne suis pas physicienne, je ne suis pas allemande. Et pourtant, qu’aurais-je fait ? Aurais-je fui l’Allemagne en 1937 ? Aurais-je forcé un salut nazi pour épargner ma vie et celle de mes proches ? Impossible à dire. Je n’ai pas de fusil enfoncé dans le dos de mon enfant. Alors j’essaie, épargnée par ma date de naissance, d’imaginer, de comprendre, de ressentir. Je suis en quelque sorte l’étudiant désabusé qui déchiffre la vie d’un autre et Jérôme Ferrari est lui aussi cet étudiant, observateur silencieux d’un monde aussi sublime qu’il est terrifiant, incompréhensible.

Entre la naïveté humaine et sa barbarie, l’insignifiance de la vie de l’un et l’importance de la vie de l’autre, l’âme et l’humanité nous semblent de toute manière compromises. Il n’y a plus de vies mais une perpétuelle guerre, dont les victoires ne sont que des soubresauts, de l’air repris à la hâte avant de replonger dans une bataille. Toute sa vie, le physicien se sera fatalement battu, d’abord contre ses pairs qui ne reconnaissent pas son « principe d’incertitude » puis contre une nation entière sous le joug d’un nazisme surpuissant qui l’obligera à suivre tel un mouton.

Ferrari n’accuse pas, il laisse son lecteur libre d’accuser mais surtout de ressentir. Libre de ressentir comme lui semble le ressentir, un sentiment d’impuissance infinie devant un monde cyclique effroyable dont les entrailles sont déjà pourries depuis l’origine et aux branches duquel nous nous raccrochons maladroitement pour tenter de subsister et de parfois laisser une trace comme a voulu le faire Werner Heisenberg et comme l’étudiant ne saura le faire. Etre le physicien, c’est d’abord vouloir comprendre. Comprendre « ce qui demeure pour la plupart des hommes un mystère » puis, être finalement happé par sa vanité intrinsèque et se féliciter « d’avoir pu jeter parfois un œil par-dessus l’épaule de Dieu ». En sera-t-il meilleur pour autant ? Car cette volonté d’égaler Dieu ou de se tenir seulement à ses côtés, fait écho aux caprices démoniaques des tyrans qui noircissent de leur arrogance meurtrière les pages honteuses de l’Histoire. Derrière le mécanisme du physicien, se dessine le mécanisme de toute une nation, voire d’un homme, petit moustachu complexé qui aura voulu marquer l’Histoire. Un seul ver peut ronger une pomme et le monde est véreux.

Ferrari semble avoir tout compris sans rien comprendre. Il pose les justes questions et nous laisse perdus à la frontière du « possible et du réel ». Il nous laisse petit être, atome, poussière, dont la présence dérisoire sur la Terre semble pourtant parfois jouer un rôle prépondérant. Car ce sont bien des hommes qui pensèrent et créèrent la bombe atomique. Car ce sont bien des hommes qui armèrent les bombes et pilotèrent les avions chargés de les larguer sur Hiroshima et Nagasaki. Car si l’homme se défend éternellement de n’être à l’origine de rien, s’il invoque en témoins la fatalité et l’immensité du monde qui l’entoure, un Dieu indifférent, au silence affligeant, l’homme n’a en réalité pour excuse que son âme imparfaite et malade. Il n’en a donc aucune.

 

Isabelle Syriani


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A propos de l'écrivain

Jérôme Ferrari

 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari a enseigné la philosophie en Algérie, en Corse avant d’occuper un poste à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis. Il est l’auteur de Dans le secret (2007), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2008, prix Landerneau), Où j’ai laissé mon âme (2010, prix roman France Télévisions, prix Initiales, prix Larbaud, Grand Prix Poncetton de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre), Le sermon sur la chute de Rome (2012).

 

A propos du rédacteur

Isabelle Siryani

 

Artiste, cinéphile, parisienne de jour et de nuit, Isabelle Siryani est une passionnée qui se rêvait violoniste, reporter de guerre, peintre, danseuse et réalisatrice. Son master audiovisuel en poche, elle est atteinte d’ennui foudroyant chronique et comprend vite que son bonheur se joue sur le papier. Entre humour et séduction, dans l’écriture comme dans la vie, chaque rencontre est pour elle une inspiration. Sensible au double « je », ce n’est pas un hasard si Isabelle a choisi d’intituler son premier roman Mélatonine et d’y perdre son héroïne entre les jours et les nuits.