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Le principe, Jérôme Ferrari

Ecrit par Emmanuelle Caminade 09.03.15 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Roman

Le principe, mars 2015, 176 pages, 16,50 €

Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud

Le principe, Jérôme Ferrari

Certains attendaient sans doute ce dernier roman de Jérôme Ferrari comme on attend un roman « post-Goncourt » : impatients de savoir si l’auteur – qui avoua lui-même avoir le sentiment que son Sermon sur la chute de Rome achevait un cycle – saurait se renouveler, et avec bien sûr une exigence renforcée. Si on peut penser qu’un véritable écrivain écrit toujours le même livre s’ancrant en profondeur dans un univers propre, il ne l’écrit pas pour autant toujours de la même manière ; et les romans de cet auteur sont tous différents car chaque histoire en détermine la forme qui est partie intégrante de son sens, le septième ne faisant pas exception à la règle. Quant au style « ferrarien », reconnaissable entre tous comme le grain d’une voix pour l’amateur d’art lyrique, il connaît toujours des variations de rythmes et de tonalités d’un roman à l’autre et/ou au sein d’un même roman.

Le principe s’articule autour de la figure complexe d’un des fondateurs de la mécanique quantique, le physicien allemand Werner Heisenberg qui énonça ce fameux « principe d’incertitude » révolutionnant la physique classique en balayant ses « connaissances les mieux assurées », et qui poursuivit son enseignement et ses recherches sur l’atome au sein du IIIème Reich, y dirigeant même le programme d’armement nucléaire nazi. Jérôme Ferrari s’aventure ainsi dans un genre nouveau pour lui, celui de la biographie, ou plus exactement de la fiction biographique.

La vie et les travaux de ce génial savant dont la « vocation de physicien était aussi une vocation de poète » ne pouvaient qu’interpeller l’auteur tant ils entrent en résonance avec les fondements d’une œuvre où déjà s’était manifesté son intérêt pour la physique quantique puis pour la poésie mystique soufie, notamment dans Aleph zéro en 2002 et dans Un dieu un animal en 2009. Et cette biographie semble pour cet écrivain de formation philosophique qui a toujours interrogé la Transcendance l’occasion d’explorer ce qui rapproche mais aussi sépare la poésie mystique et la physique moderne. Un écrivain toujours en quête d’harmonie qui a beaucoup sondé les « vertiges de l’horreur » comme, plus discrètement, ceux de la beauté, en pointant les faibles signes qui pourraient redonner foi en ce monde et en la vie, qui pourraient réconcilier les deux faces antagonistes de l’homme au sein d’une unité mystérieuse. « Une tentative désespérée et magnifique de voir le monde tel qu’il est tout en préservant malgré tout la possibilité de l’amour », pour reprendre un propos de l’auteur au sujet de la poésie mystique soufie en l’appliquant à son propre travail.

Cette biographie a le mérite de s’appuyer sur de nombreuses et sérieuses sources disponibles (autobiographie, témoignages écrits, enregistrements, etc.) auxquelles il faut ajouter la correspondance d’Heisenberg, inédite en France, qui fut traduite à l’auteur pour l’occasion et les souvenirs recueillis par lui auprès du fils du physicien. Jérôme Ferrari n’y retrace pas le parcours d’un homme, car le principe d’incertitude, justement, nous apprend qu’il n’y a pas de trajectoire mais seulement des positions et des vitesses que l’on ne peut connaître que séparément. « Et sans doute n’y a-t-il même pas de succession».

S’il y aborde les travaux du physicien, pénétrant la riche communauté scientifique allemande de l’époque, c’est surtout l’atmosphère dans laquelle ils se déroulèrent que ce roman biographique tente de faire revivre en nous livrant plutôt des états d’âme en certains lieux, en certains moments qu’il ne faut, pas plus que les électrons, à toute force vouloir insérer dans une trajectoire continue, car les hommes changent et oublient ceux qu’ils ont été.

Le principe éclaire ainsi un destin qui n’a pas tenu ses promesses, celui d’un jeune homme candide, précoce, brillant, sensible à la beauté de la musique et de la nature, à qui il fut donné de « regarder par-dessus l’épaule de Dieu » et d’apercevoir « ce lieu où il est impossible à l’amour de Dieu de mentir». Un homme plein de foi et de confiance en la vie à qui fut révélée furtivement la vérité du monde mais qui faillira à sa « vocation » de poète et de « prêtre », entraîné par un mouvement d’une grande vitesse dans le sillage infernal d’une Allemagne devenue folle : un destin humain, seulement humain, livré aux caprices d’une guerre et des horreurs qui la précédèrent et l’accompagnèrent ; ou peut-être plutôt « parodiant le hasard », et dont l’accomplissement « serait à la fois un triomphe, une chute et une malédiction ».

L’auteur, habilement, confie à un personnage fictif non nommé le soin de raconter cette histoire en s’adressant à Heisenberg, ce savant dont il ne reste plus qu’un nom parmi d’autres, usant d’un vouvoiement qui ne se départit jamais de sa bienveillance. Une adresse qui rend le héros de cette biographie plus vivant, le faisant sortir de cette désincarnation comme d’un étrange sommeil hypnotique, comme s’il émergeait des limbes le temps d’un roman.

Ce narrateur à la fois si étranger et si proche du physicien, dont le « je » vient mettre en écho des émotions et des moments intenses de sa propre vie – parce qu’on ne peut imaginer qu’à partir de soi-même – partage quelques traits avec l’auteur, et évoque notamment cette Corse familiale (la beauté de ses paysages et certains épisodes marquants). Parfois, on croirait même entendre l’auteur s’exprimer (particulièrement quand le narrateur désenchanté nous parle de son expérience à Dubaï), ce qui donne un surcroît de sincérité à ce récit.

Jérôme Ferrari semble même utiliser ce romancier velléitaire pour rendre hommage à Ernst Jünger : son narrateur en effet, curieusement, s’adresse aussi à lui, rappelant plusieurs fois sa vie à divers moments, à commencer par la guerre de 1914. Rien d’étonnant quand on sait que cet écrivain allemand a écrit sur l’essence de la guerre et sur les emballements du progrès, des thèmes auxquels il n’est pas insensible et qui sont présents dans ce roman.

La structure narrative est très aboutie. Quatre parties dont les titres reprennent de manière pertinente des notions bousculées par la mécanique quantique (position, vitesse, énergie et temps) découpent cette biographie (trois si l’on considère que la brève dernière concerne plus le narrateur qu’Heisenberg, et que ses dernières pages concluent plutôt le récit). Et la langue de l’auteur, en osmose avec chacune d’entre elles, vient en magnifier le sens, traduisant brillamment toute une palette d’états d’âme, d’émotions et de sentiments allant de l’extase au désespoir en passant par la honte ou le dégoût, l’admiration ou la compassion, la colère ou la stupéfaction. Profondément métaphorique – la langue des poètes étant la seule capable d’approcher l’invisible, l’indicible –, puisant selon l’opportunité dans divers champs sémantiques (guerrier, sacré, technique, etc.), le style ample et fluide, intense et vibrant mais aussi teinté d’humour, sait également recourir à des phrases courtes et, notamment dans la troisième partie, à leur juxtaposition ironique avec des extraits d’enregistrements de conversations pour mieux en souligner l’incongruité.

La première partie met en scène quatre étapes du triomphe du physicien, de « Helgoland » – cette île de la mer du Nord où il vint se soigner et vécut « un moment de grâce inoubliable » – à l’heure où ce « nouveau chemin vers la beauté invisible de l’ordre central » le mène à Stockholm pour recevoir le prix Nobel. Sans doute conçue un peu en écho aux « haltes » de Niffari, ce poète mystique musulman du Xème siècle cité en deuxième épigraphe, ses quatre « positions » éclairent les assauts entre le divin et la rationalité. Et on notera que si elles ne se suivent pas dans l’ordre chronologique c’est qu’il devait importer à l’auteur que cette « terre sacrée » (selon son étymologie), ce « lieu où se dissout la matérialité des choses » et s’abolissent les contraires, ouvre son roman et en donne le ton.

La seconde aborde la sombre période du IIIème Reich. Dans ce déferlement de violences monstrueuses, celui qui s’était montré si clairvoyant laisse le monde lui échapper. Tourmenté, désespéré mais préférant naïvement et lâchement enfouir la réalité sous le mensonge, il faillira à sa vocation de prêtre et de poète pour se montrer un homme avec toutes ses faiblesses et un savant enfermé, piégé par son univers théorique.

La troisième est placée sous le signe d’Hiroshima et nous révèle dans un épisode quasi-surréaliste la prodigieuse inconscience de ces dix physiciens allemands – dont Heisenberg – ayant travaillé au programme nucléaire nazi qui, à la fin de la guerre, furent réunis et observés pendant six mois par les Britanniques dans le cottage de Farmall : l’immense décalage existant entre leur univers et le monde meurtri dont ils émergent. Des physiciens maudits qui « ont connu le péché, un péché bien trop grand pour eux », qui ont perdu leur innocence.

Quant à la quatrième, elle interroge notre monde actuel et nous fait passer du désenchantement à l’espoir. Que reste-t-il « de la rose blanche et du son mystérieux de la corde d’argent » dont parlait avec force le professeur Heisenberg corrompu sur la fin par le langage de la technique ? Que nous reste-t-il dans ce monde « transfiguré par le mensonge » où des tours monumentales ont remplacé le sable du désert, où les « vers incomparables » d’Al Mutanabbi sont devenus les « reliques muettes d’un monde disparu » ? A quelle beauté l’homme peut-il encore se raccrocher ?

Le principe est ainsi un livre magistral aux accents authentiques et à la langue magnifique. Ardu par son sujet, certes, mais néanmoins profondément vivant et touchant. Et au travers de cette biographie, l’auteur aborde sous une autre facette la malédiction de l’homme et la beauté salvatrice : une thématique plus ou moins souterraine qui semble irriguer toute son œuvre. Une œuvre dans laquelle une oreille attentive décèle toujours cette cinquième voix « d’une pureté bien au-delà des capacités de l’homme, déchu et cependant pas tout à fait abandonné » (Dans le secret). Une voix qui, paradoxalement, n’a jamais résonné si nettement que dans ce dernier roman.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Jérôme Ferrari

 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari a enseigné la philosophie en Algérie, en Corse avant d’occuper un poste à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis. Il est l’auteur de Dans le secret (2007), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2008, prix Landerneau), Où j’ai laissé mon âme (2010, prix roman France Télévisions, prix Initiales, prix Larbaud, Grand Prix Poncetton de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre), Le sermon sur la chute de Rome (2012).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.