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Le postier, Charles Bukowski (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 15.05.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Grasset

Le postier, trad. Philippe Garnier, 208 pages, 8,20 €

Ecrivain(s): Charles Bukowski Edition: Grasset

Le postier, Charles Bukowski (par Cyrille Godefroy)

 

Les temps modernes d’un vieux dégueulasse

« Ça a commencé par erreur ». Difficile en effet de se représenter Charles Bukowski (1920-1994) en petit fonctionnaire rangé. Pourtant, dans son existence grêlée d’infortune, Bukowski ne s’est pas contenté de tiger, picoler, forniquer, poétiser ou décalaminer les émissions de salon de Bernard Pivot. Il a bossé également. Ou plutôt trimé. Sans modération. À la poste fédérale américaine, resplendissant fleuron de l’American way of life. Quand il ne distribuait pas le courrier dans les conditions les plus hostiles, il restait le cul posé des heures durant sur un tabouret à trier des lettres ou des prospectus vantant la camelote de puissantes firmes pourvoyeuses de chimère et dévoreuses d’hommes. Avec Le postier, roman autobiographique publié en 1971, Bukowski fait d’une expérience quotidienne, banale et pénible, un hymne littéraire percutant et écorché, la chronique drolatique d’une aliénation partagée par des millions d’êtres humains.

Craché en à peine un mois, « dédié à personne », ce premier roman de Bukowski relate dans un style direct, réaliste et jubilatoire, sans froufrous ni fanfare, les quatorze années où il fut un insignifiant employé des postes. Certaines rumeurs murmurent que le travail libère. Sous la plume de Bukowski, le slogan implose. Cadences infernales, tyrannie des supérieurs, mesquinerie des collègues, répétition des mêmes gestes… Une génération après Charlot, dépassé lui aussi par le rythme effréné d’une chaîne de montage perverse (Les Temps modernes), le vieux dégueulasse dézingue avec gouaille le rêve américain, son cauchemar à lui. Pression, monotonie, médiocrité, déshumanisation : un véritable catalogue d’avanies que l’auteur de WomenPulp et Au sud de nulle part transforme en brûlot sociologique. Pour ce poète tapageur aux allures d’ours quérulent, la grisaille du réel, l’éternel retour du labeur n’engendrent que souffrance et fiel. Bukowski, alias Hank Chinaski dans le roman, regarde ses collègues tomber comme des mouches, assiste à une enfilade de démissions d’automates découragés. Les rares qui n’abdiquent pas sont laminés, essorés jusqu’à la dernière goutte par ce tripalium à grande échelle. La prospérité est à ce prix.

Tel un pied de nez ironique à la respectabilité sirupeuse de la grande Amérique, le roman s’ouvre sur la charte morale de l’entreprise : en substance, le postier se doit d’être exemplaire. Chinaski, lui, se contrefout de la charte. Il la conchie, l’interprète à sa manière, résolument nonchalante. Généralement, il se radine au boulot le bourrichon enfariné, traînant avec lui une gueule de bois magistrale : « On commençait à 5 h du matin et j’étais le seul ivrogne du lot ». Un des cadres surveillants surnommé Stone, « caporal chef c’est moi que va vous instruire », reste collé à ses basques. Gradé pète-sec, notoirement enclin à dégrader le personnel placé sous ses ordres, il prend Chinaski en grippe, lui refile les pires tournées au cours desquelles les incongruités s’égrènent, les calamités s’accumulent. Dès que Chinaski s’écarte du cadre, Stone, salivant d’extase, lui balance un rapport. Les rapports s’empilent au même rythme que Chinaski enquille les bières.

Après trois ans de cons et d’infernaux services, Chinaski obtient sa titularisation… puis démissionne ! Il passe un peu de bon temps avec sa poule, fréquente les champs de course, change de poule, puis se marie avec Joyce, fieffée nymphomane qui le couve tendrement et pond un œuf, Marina. Joyce, soucieuse d’élargir encore la petite famille – famille nombreuse, famille heureuse – adopte un chien, Picasso, ainsi que deux perruches piaillardes dont Chinaski se débarrasse promptement. Sous l’insistance de Joyce, il rempile à la poste, réintègre le poulailler. Un homme, un vrai, se doit de travailler. Le travail en batterie n’est-il pas une perspective pleine d’avenir ? « Je sais pas comment ça arrive aux gens. J’avais une gosse à nourrir, besoin de boire quelque chose, y’avait le loyer, les chaussures, chemises, chaussettes, tous ces trucs. Comme tout le monde j’avais besoin d’une vieille voiture, quelque chose à manger, tous les petits aléas ». Promu cocu, Chinaski divorce. En revanche, il reste fidèle au tri pendant onze ans, « onze ans de foutus », pendant lesquels il supporte la basse besogne et le babillage de ses collègues, collectionne les absences injustifiées et les avertissements, cultive « la sagesse de l’esclave ». Résultat des courses : colonne vertébrale déplacée en quatorze endroits et un léger surplus pondéral de 20 kilos. Seconde démission. La dernière. Jaille endiablée, picole à tout-va, courte descente aux enfers (son paradis à lui).

Demain, l’aurore, couleur d’écriture.

L’apanage de nos sociétés avancées consiste-t-il à nous proposer des emplois assommants et pénibles ? Est-ce simplement la durée du travail qui rend ces métiers assommants ? Trier des lettres n’induit pas la même lassitude selon que l’on y consacre 30 minutes ou 7 heures. De nombreux écrivains ont exploré le monde du travail et les ravages physiques et moraux qu’il engendre, notamment Zola dans ses romans ouvriers Germinal et L’assommoir, ou des auteurs encore vivants comme Houellebecq (Extension du domaine de la lutte) et Nothomb (Stupeur et tremblements). Innombrables également sont ceux ayant exercé un ou plusieurs métiers pour gagner leur pain. Voici, à trois dates différentes du vingtième siècle, les conclusions plus que mitigées de trois d’entre eux :

« Mon emploi m’est intolérable parce qu’il contredit mon unique désir et mon unique vocation, qui est la littérature. Comme je ne suis rien d’autre que littérature, que je ne peux et ne veux pas être autre chose, mon emploi ne pourra jamais m’exalter, mais il pourra fort bien me détraquer complètement. Je ne suis pas loin de l’être » (Franz Kafka, 21 août 1913, Journal).

« Ce n’est pas un monde où j’ai envie de vivre. C’est un monde fait pour des monomaniaques obsédés par l’idée de progrès… mais d’un faux progrès qui pue. C’est un monde encombré d’objets inutiles que, pour mieux les exploiter et les dégrader, on a enseigné aux hommes et aux femmes à considérer comme utiles […] Le pays des occasions est devenu le pays des efforts absurdes et désespérés » (Henry Miller, Le cauchemar climatisé, 1945).

« Le travail est la seule mamelle de ce monde et le terrien la vache à lait qui gonfle en permanence cette mamelle. Tout ce qui fait la puissance, la fierté et la gloire des patries découle de l’efficience, du fric, de l’industrie, du rendement, du bénéfice, donc du travail. C’est en effet du travail que suinte tout ce qu’il y a de plus sordide, de plus visqueux sur cette planète que l’on peut en fin de compte considérer comme une énorme colonie pénitentiaire » (Jacques Sternberg, Lettre ouverte aux Terriens, 1974).

Le vingt-et-unième siècle n’a pas, tant s’en faut, inversé la tendance ; la monotonie, la pénibilité et le sentiment d’absurdité lestent toujours le fardeau du travailleur, coincé entre le burn-out, le bore-out et le brown-out. Vu sous cet angle, deux questions viennent naturellement à l’esprit : quelle noblesse pour une société hyper-productive regorgeant d’individus souffrants et psychotropés ? Quel horizon pour une galère fendant l’onde à grande vitesse, vermoulue de partout ?

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Charles Bukowski

 

Charles Bukowski est l’un des poètes les plus célèbres d’Amérique et le plus influent. Né en 1920 à Andernach, en Allemagne d’un père soldat américain et d’une mère allemande, arrivé aux États-Unis à l’âge de deux ans, il a été élevé à Los Angeles, ville dans laquelle il a vécu pendant plus de 50 ans. Auteur reconnu d’une œuvre multiple devenue une référence mondiale, il est mort à San Pedro, en Californie, le 9 mars 1994 à l’âge de 73 ans, peu de temps après avoir achevé son dernier roman, Pulp.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).