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Le point de vue de la mort, Mustapha Benfodil (1er article)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 14.05.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Maghreb

Le point de vue de la mort, Al Dante, avril 2013, 135 pages, 15 €

Ecrivain(s): Mustapha Benfodil

Le point de vue de la mort, Mustapha Benfodil (1er article)

Monologue destiné au théâtre, Le point de vue de la mort fut créé sur scène au Caire en avril 2013 sous le titre End/Igné et fit sensation dans le off du dernier festival d’Avignon. Ce texte de Mustapha Benfodil, écrit à la demande du metteur en scène Kheireddine Lardjam, a été initié par cette épidémie d’immolations par le feu connaissant une recrudescence alarmante en Algérie depuis le geste suicidaire de Mohamed Bouazizi, l’icône de la révolution tunisienne. Une épidémie touchant d’abord la jeunesse mais aussi tous les exclus du système, et très révélatrice de l’état de décomposition de la société algérienne.

Romancier et poète ayant près d’une quinzaine de pièces à son actif, Mustapha Benfodil est aussi un journaliste connu pour ses reportages dans le quotidien El Watan, et c’est dans ce cadre qu’il a longuement enquêté sur ce phénomène, notamment dans la région de Ouargla où un jeune avocat sans travail s’était immolé par le feu en novembre 2011 dans le bureau du directeur de l’agence pour l’emploi, suite à l’humiliation d’une énième fin de non-recevoir. Dans cette pièce, il recense les maux dont souffre l’Algérie mais les met à distance en recourant fortement à la dérision et parfois même au grotesque, les transcendant grâce à son langage poétique. Le point de vue de la mort est ainsi une fable puissante élevant le particulier à la hauteur du mythe universel, qui dépasse le constat amer et la dénonciation militante pour sublimer le matériau fourni par le réel et dire le monde de manière métaphorique.

Moussa qui, malgré un diplôme d’ingénieur pétrolier, n’a jamais pu trouver d’emploi dans sa qualification, a pris la succession de son père, le laveur de morts. Il est l’unique agent de la morgue de l’hôpital de BalBala, petite bourgade saharienne oubliée à l’orée de la plate-forme pétrolière de Hassi Texas. Il doit y réceptionner les nombreuses dépouilles, les ranger et surtout « les identifier en prévision de l’autopsie ». Sur les murs décrépis de ce lieu glauque et sinistre, il a étalé « des dizaines de coupures de journaux. Des compte-rendu macabres, des récits de massacres collectifs et de crimes crapuleux, des avis de décès, des pensées / fragments de rubriques nécrologiques », ainsi qu’une grande feuille montrant un graphique avec des chiffres et des dates, une sorte de « relevé de statistiques mortuaires ». Il passe ses journées – et même ses nuits – dans cette morgue, avec pour seule compagnie un ordinateur antédiluvien, un téléphone portable et un dictaphone numérique offert par son ami, le poète et blogueur Aziz, pour qu’il y recueille le matériau du livre qu’ils doivent écrire ensemble.

Depuis dix ans, Moussa, impie et amateur d’alcool, est maintenu à son poste en dépit de ses nombreux détracteurs : blasé ou courageux, il est le seul en effet à pouvoir supporter la vue et l’odeur des cadavres, ou plutôt « DU » cadavre de BalBala. Quant à Aziz, son double contrasté dont les vidéos dénonciatrices font le buzz sur internet, il a dans sa clé USB de quoi compromettre tous les roitelets locaux qui profitent indûment de la manne de la petite « principauté pétrolière » voisine. Mais un jour, la routine macabre de Moussa est perturbée par un coup de tonnerre : à 36 ans, Aziz, cet ambitieux agitateur, s’est contre toute attente immolé par le feu en plein tribunal à la fin d’un procès où il était accusé de diffamation. Et c’est son corps calciné, méconnaissable, qu’il reçoit. Terrassé par le choc, désespéré, il va tenter de comprendre le geste extrême de son ami, se remémorant leur enfance, relisant ce manuscrit qu’il lui avait confié, cette anthologie poétique œuvre de sa vie (1), comme une oraison funèbre. Jusqu’à ce qu’il recueille enfin l’âme d’Aziz…

La forme du monologue convient particulièrement à la solitude du héros dont la vie sociale est des plus limitées (mais y-a-t-il encore une vie sociale à BalBala quand Facebook est devenu « la nouvelle place du village » ?). Une forme exempte de monotonie, l’auteur variant les interlocuteurs muets de son héros, des morts qu’il interpelle dans leurs tiroirs frigorifiques aux vivants qui l’appellent au téléphone, tandis que ce dictaphone dont il ne se sépare jamais justifie son flot de paroles à voix haute. Tout doit être enregistré pour donner matière au livre du poète, et les soliloques du héros, « entrecoupés de phases méditatives et de rêveries hagardes », soulignent l’importance du silence, personnage central pour l’auteur. Ce texte répond en effet à ce silence étouffant le cri des opprimés – de ceux qui n’osent crier ou que personne ne veut entendre. L’auteur opère de plus de fortes ruptures : un changement brutal de tonalité entre les deux actes nous fait ainsi passer d’une alerte et noire dérision, d’une satire grinçante à un lyrisme émouvant débouchant de dédoublement en renversement sur un crescendo flamboyant. Car, au cœur du deuxième acte, la voix d’Aziz va prendre possession du corps de Moussa endormi. Elle nous conte notamment comment, s’offrant en spectacle dans un « ultime happening », l’accusé a mis en accusation l’ordre social en vigueur dans le temple-même de la justice, refusant son enfermement dans le statut d’« INDIGENE A VIE ». Un sacrifice qui redonne également dignité à tous les invisibles, à tous les pauvres dont on dénie le droit à l’existence. A ce peuple qui depuis l’Indépendance n’a toujours pas trouvé sa place.

BalBala est bien sûr une allégorie de l’Algérie et de son peuple, de ce « monument de torpeur et de fatalité », et cet envers du monde où s’entassent les corps en dit la pestilentielle réalité. Une réalité que Moussa refuse d’« embaumer », s’en faisant au contraire la caisse de résonance. Alliant la lucidité du « morguiste » et son patient travail socio-nécrologique à l’activisme politique de celui qui ose dénoncer la réalité et la diffuser, Moussa et Aziz, ces deux caractères opposés, semblent complémentaires. Deux moutons noirs au milieu de ces ambivalents scorpions – dangereux prédateurs dont certains se dévorent entre eux, mais aussi arachnéens dont la capacité d’endurance défie la raison – jusqu’à ce que, pris dans les cercles de feu, celui qu’on avait cru mort renaisse. Un feu prométhéen libérateur redonnant aux hommes leur humanité.

« J’AI ALLUME MON CORPS POUR LE REGARDER VIVRE », cette parole d’Aziz qui conclut la pièce et fait écho à celle de René Char (2) en exergue du livre, sera en effet portée par Moussa, prophète d’une Algérie pouvant renaître des cendres de ses enfants. Ange de la vie plus qu’« ange de la mort ».

 

Emmanuelle Caminade

 

1) Dont le titre, Lettres de cendres à Madame l’éternité / Petits poèmes naïfs faute d’antidépresseurs,renvoie à un recueil de l’auteur

2) « Mes yeux ont allumé toutes les forêts pour les regarder vivre »

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A propos de l'écrivain

Mustapha Benfodil

 

Mustapha Benfodil est un écrivain et journaliste algérien, né en 1968 à Relizane, à l’ouest du pays. Après des études de mathématiques, il se consacre à la littérature, entamant en 1992 son premier recueil, Cocktail Kafkaïne. En hommage à l’écrivain Tahar Djaout, il publie aussi pendant la décennie noire A la santé de la République. Il publie ensuite de nombreux ouvrages (romans, recueils poétiques et pièces de théâtre, notamment Clandestinopolis, Archéologie du chaos (amoureux) pour les ouvrages les plus récents. Certaines de ses pièces sont montées et mises en scène, en France et en Belgique. En parallèle de cette carrière littéraire, il est journaliste et écrit pour le quotidien El-Watan, signant des articles qui lui valent de nombreuses arrestations au cours des dernières années. Il vit et travaille à Alger.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.