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Le monteur

Ecrit par Didier Bazy 22.03.11 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Le monteur

Les yeux du vieux tremblotent, cherchent et ne trouvent rien. Des broussailles de ses sourcils émergent des espèces d’épines. Un plaid anglais couvre ses jambes. Figé dans un fauteuil, possédé par une colère rentrée, il me coupe résolument :

– T’en pose des questions, pticon, t’en pose. Tu débarques sans crier gare. Je te reconnais pas avec tes airs mielleux et ton parfum de femmes.

Jeune, je me serais rebiffé. Mais ne doit-on pas tenir tête à son père ? Avec dix ans d’absence, j’ai tenu bon, j’ai pas cédé à la pitié. Je devais emporter de lui un souvenir en images. Pour me prouver que j’avais raison. Alors, ce jour-là, j’ai osé. J’ai pris sur moi. J’ai camouflé mes sentiments. C’était facile : je n’ai jamais eu de sentiments. J’ai osé parce que ça lui plaît pas d’être ici.

– Ça me plaît pas d’être ici. Comme une reine dans les Nouveaux Monstres.

– Elle était si petite ! Une naine, non ? T’es pas un nain.

– Tu parles ! Me prends pas pour un con, pticon de menteur. Et puis tu veux détourner la conversation interrogeant mes souvenirs. Profite bien de mes infirmités, salopard. T’es qu’un fossoyeur.

J’étais décidé à encaisser n’importe quoi. J’allais avoir mon buzz sur internet. Après, le fric tomberait et je ficherais le camp à Hollywood me la couler douce.

– Tout le monde n’a pas été un monteur célèbre !

– Célèbre ? Te fous pas d’magueule pticon. Y a jamais eu de monteur célèbre. Siffle plutôt une Pastorale et laisse-moi crever. Dis, tu veux pas me mettre un Soleil Vert dans la bouche ?

- Nous nous sommes tant aimés quand j’étais mino. On s’est jamais beaucoup parlé, mais c’était toujours franco, pas vrai, papa ?

– Ça fait longtemps que tu m’as pas appelé papa. T’as quelque chose à te faire pardonner ? Confesse-toi pticon, je t’absous d’avance.

Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je me suis trahi moi-même. C’était pas plus mal.

– Tu veux pas que je filme ?

– Tu filmes ? Je m’en doutais. Mets dans ta boite mes débris. T’arriveras jamais à la cheville de Bertrand Cabernier avec sa Mort en direct. Tu bosses pas pour NTV que je sache et je ressemble de moins en moins à Romy Schnitz. Tu crois peut-être que je vais me suicider ? Je suis né pour faire chier l’monde, j’vais pas crever pour te faire plaisir. Et puis, vu l’état des choses.

– Tu veux que je coupe ?

– Fais au moins une pause, je dois délivrer ma caisse. Ça la foutra mal quand mes petits-enfants sentiront ton archive audiovisuelle de merde. Vraiment, ça vole pas haut.

J’ai appuyé sur pause. En fait, j’ai fait semblant et la webcam a continué d’envoyer ses images sur mon ordinateur. Quand je vois maintenant la tête dégarnie du vieux monteur, je souris méchamment. Un rictus crispé accompagne sa flatulence grasse et sans doute foireuse.

– Descendons dans le parc, ça sent l’oignon moisi ici.

J’ai débloqué les freins et empoigné les manettes du fauteuil roulant. A l’écran, rien que son crâne. Au fond, la cage de l’ascenseur. Des images vacillantes, un bougé ambiance 21 grammes. Le monte-charge a des hoquets. Les battants métalliques s’ouvrent en rideau de théâtre. Nous voilà dans le parc.

C’est là que je me suis jeté à l’eau, comme une pute, comme j’avais prévu :

– Vieux, j’ai toujours été fier de toi. Enfin, pas tellement à la maison, vu que t’étais pas bien là, mais fier de ce que tu as fait. Tous ces films que t’as montés dans l’ombre des grands. Je voulais te dire ça.

– Toi, pticon, tu m’as bien fait chier à pas donner de tes nouvelles pendant dix ans.

– Fallait que je grandisse.

Il a monté ses yeux vitreux au ciel, les espèces d’épines s’agitaient dangereusement :

– Tu dois mesurer au moins dix mètres !

Il a souri. J’ai vu ses dents pourries. Jaunes et noires. Je me suis lâché :

– Vieux, j’ai pas envie de parler de nous, de la famille et du bordel. Franchement oui, je suis venu comme un pirate pirater tes souvenirs. Je crois vraiment que ça peut intéresser du monde. Moi, je compte pas. Je compte pour du beurre. J’ai pas besoin de me faire un nom, tu m’as donné le tien. Et c’est une veine. Nos vieilles salades intestines n’intéressent personne. Mais les dessous du cinéma, c’est pas pareil.

Fallait bien que je l’amadoue. Un peu de pommade. Ça pouvait pas nuire à mon projet.

– T’en as de bonnes ! Les dessous du cinéma ? Remets ta machine en marche pticon. Qu’est-ce que tu veux que les gens sachent ? Comment je montais ? Je vais te dire : j’en sais foutre rien ! Je montais, démontais, coupais, je m’engueulais avec le réa, on n’était jamais d’accord mais j’avais toujours le carré d’as, la quinte flush, le jeu gagnant. A la fin je faisais comme je voulais. Les lauriers je m’en foutais. Les palmes c’est pour les réalisateurs, pas pour les monteurs. Les monteurs, ils se contentent des miettes. On travaille dans l’ombre. Dans la post prod’. On n’est pas dans la lumière, nous. Dans l’arrière-boutique. Toujours en CDD. Une mauvaise blague circulait : monteur en CDD, monteur pas DCD. Mais c’est un boulot de magicien, c’est le bon côté. On manipule les images. On fait croire ce qu’on veut au spectateur. Ça va comme ça ? T’es content ? File moi un clope. C’est interdit mais je l’ai mérité. Trop tard pour les précautions. J’ai jamais aimé les précautions.

Je fiche une tige dans sa bouche. Je lui donne du feu. Il envoie des bouffées comme une vieille loco au charbon. Un gros bout de cendres tombe. Ma main reprend la cigarette et la jette, sans doute par la fenêtre.

– Alors ?

– Alors, quoi ?

– Ton plus beau souvenir de monteur ?

– Faut que tu reviennes à la charge.

– C’est comme tu veux.

– Le meilleur tutoie souvent le pire. Tu l’auras voulu. C’était le montage de La dernière femme. La scène où Depardiou tranche sa bite avec un couteau électrique de cuisine. J’ai coupé. Je pensais que Ferreré aurait les boules de voir ses rushes massacrés à la tronçonneuse de ma censure. Bien plus renversant que l’Empire des sens. C’était à la mode dans les années 70, la castration. Tu crois que c’était à cause de la montée du féminisme ? Ah ! Les gonzesses avec une paire de couilles.

– T’as coupé quoi ?

- La scène. J’en avais ras le bol du gore. J’ai coupé. Surprise. Ça fait bien plus mal m’a dit Ferreré. Bonne coupe, Enzo, bonne coupe ! Moins on voit, plus on souffre ! On s’est saoulé au Chianti, on a parlé de Pasilono, on s’est engueulé comme du poisson pourri, je supportais pas qu’il critique sournoisement Paolo, je l’ai traité de gros tas alcolo, il m’a viré.

– Viré ?

– J’en n’avais plus rien à foutre. Mon contrat était fini. Sauf qu’il m’a bavé sur les couilles dans le milieu. J’ai pointé à l’agence des intermittents. Avec toutes les pensions alimentaires à régler, les huissiers de mes ex au cul, les télés et les boites de pub qui ne voulaient même plus de moi, j’ai monté des pornos sous pseudo : Enzo Cut. Je m’en suis tapé un paquet, vu que c’était pas cher payé. C’est un putain de tapin de couper des plans de bites gratis, un boulot de cons, je le souhaite pas à mon pire ennemi. On n’a jamais fait mieux que Inserts avec Richard Dreyfist et Jessica Harder. Tu l’as vu ?

– Non. C’est pour ça que tu donnais pas de nouvelles ?

– J’avais honte de Enzo Cut. Je me supportais de moins en moins. Je me suis mis à picoler. C’est pour ça que je t’ai pas vu grandir, c’est pour ça qu’on se connaît plus, c’est pour ça.

Blanc. Y a un blanc. J’ai dû couper. En visionnant cette séquence, un étourdissement opacifie mon cerveau. J’entends en moi le cri off qui rythme OEdipe-Roi de Pasilono : Figlio della fortuna ! Figlio della fortuna ! Je dois boire un verre. Le mâcon blanc rince mon rêve. Le vieux poursuit son laïus.

– C’est pour ça. J’avais honte. Honte de ce boulot de Polonais que je traînais comme le bois de bouleau. Et plus je montais ces putains de films, si ce sont des films, plus je m’éloignais de Rocco Segafredo. Tu comprends ? Moins ça montait avec les femmes en vrai. Même qu’il n’y avait plus rien. Rien du tout. Queue d’chi ! Une vraie queue d’chi. Escargot sans coquille, je rampais, de montage x en montage xx, limace qui quête sa pitoyable pitance pour envoyer des chèques dans le vide maternel de ma progéniture abandonnée. Et puis le numérique a flingué la pellicule. J’étais d’un autre âge avec mes ciseaux. Le dinosaure de la bande molle. Les jeunes loups pensaient même que je venais du muet. J’ai fermé ma gueule. Je me suis retiré. Campagne, maison de retraite, paralysie, cécité, hôpital, morgue, asticots. La vidéo m’a tué. Ta vidéo me tue, pticon. Dis donc, ça va pas beaucoup bouger dans ton bocal. Une bande-son aurait bien suffi, non ?

– On remonte à la chambre ?

– Tu réponds pas, hein ? Allez pousse !

J’ai l’impression de remonter le temps. A nouveau des images saccadées, toujours ambiance 21 grammes. 21 grammes : le poids de la vie qui s’envole. Ça fait frémir. On remonte dans le monte-charge qui a toujours des hoquets. Vers le haut, il toussote presque, il glougloute. Enfin, il déglutit en deux temps pour se stabiliser. Les panneaux métalliques s’écartent en haies d’honneur au passage du crâne du vieux. Une jolie infirmière apostrophe le vieux. Elle parle fort : Alors, Monsieur Enzo a fait sa petite promenAAAde ? On dirait une mama gâteau devant un gamin mongolien. Je baisse la tête. Le vieux ne lui répond pas. On est deux mal polis mais on n’est pas sourds.

– Tu veux t’allonger ?

– Tu m’as bien eu pticon. Je suis vidé.

Je vois mes mains qui ôtent le plaid. Mes bras gesticulent dans l’écran, brouillent l’image. On voit ses jambes très maigres, pleines de plaques et de plaies. Est-ce parce que j’ai trop vu de films d’épouvante que j’imagine des scolopendres se tordre entre sa peau et ses os ? Je me dégoûte. Étais-je en train d’espérer la mort de mon père ? J’avais agrafé la petite webcam à un bouton de chemise. J’avais dû m’asseoir et le silence était lourd. La fibule s’immobilise et cadre soudain fixement le bassin du vieux monteur. Je repasse plusieurs fois la courte séquence. Je n’avais pas rêvé : les parties génitales ont disparu ! Pas de formes habituelles, pas de petites boules, pas d’organe ! Sur le coup, j’avais bien dû percevoir cette anomalie. Où étaient donc passées les couilles du vieux ? Pourquoi avait-il évoqué dans le parc la scène tronquée de l’automutilation de Depardiou ? Le monteur était un drôle de comédien. Il avait dû capter mon trouble. Les monteurs du septième art ont-ils un sixième sens ?

– Tu crois que j’en ai plus ? Tu sais, depuis longtemps elles ne me servent à rien. Avec ou sans, c’est kifkif.

– Tu les as…

– Je réfléchirai à la question. Je réfléchirai. Mais ça, pticon, c’est privé. Et puis, ne vas pas raconter à ta mère nos élucubrations, elle va encore se foutre de ma gueule. Allez, coupe tout et appelle la pépée qui me donne ma soupe aux choux. C’est l’heure.

– 6 heures ?

- C’est l’heure de la bouffe du soir dans les mouroirs, pticon. Allez, coupe ton engin et fous le camp. Et oublie pas la pépée !

– Mais…

– On va pas se fâcher ? Allez, ne reviens plus me voir. On va pas vieillir ensemble, pticon. Je t’ai assez vu. Enfin, t’as eu ce que tu voulais, pas vrai ?

Un débris dans une boite.

La vidéo s’arrête ici. J’ai coupé. J’ai mis l’appareil dans ma poche. Je ne me souviens pas de quelle manière on s’est quitté. Je ne sais pas s’il m’a dit au revoir ou si moi je lui ai dit quelque chose. On a rien dû se dire. C’est comme ça les gens de cinéma. Ils vivent dans la nuit américaine. Tout le monde couche avec tout le monde. Pour faire comme tout le monde. Ils préfèrent se voir vivre que vivre en vrai. C’est vrai aussi que la vraie vie c’est pas toujours rigolo. Le cinéma les sort de leur vie. Et ils vivent pleinement les yeux grands fermés. La toile s’entrouvre parfois. Un prince charmant déguisé en aventurier sort de l’écran, abandonne ses compagnons comédiens et entre dans votre vie. Il vous emporte et vous volez et vous l’aimez. Le problème c’est que ça fout le boxon avec les collègues. Avec le vieux, c’est la même chose. C’est lui qui m’a eu avec toutes ses histoires. Comme Woody Alien. Les aurait-il inventées ? Aurait-il trafiqué mes prises de vue à mon insu ? Autant de questions. Pas tant de réponses. Autant chercher la rose pourpre. Autant tenter d’enquêter sur Rosebud.

Le soir même. Vibration du portable. Voix impersonnelle masculine. Votre père est parti, elle m’a dit. Ça, je le savais, il était parti depuis longtemps. J’ai pris un taxi noir. Assis à l’arrière, j’ai pensé j’ai tué le monteur. Ma faute. J’avais coupé les ponts. Ma visite l’a choqué. Non, c’est lui qui a coupé les ponts. Quelle connerie cette vidéo. Je réfléchirai à la question il a dit je réfléchirai. C’est pas le genre à réfléchir longtemps. La vidéo m’a tué il a dit. Ta vidéo me tue il a dit. J’ai dû l’achever. Sale coup. Je lui ai fait un sale coup. Sans hâte, j’ai traversé le parc. Je peux le voir ? Bien sûr Monsieur. Toutes mes condoléances. Toutes ? Tu parles. Un médecin noir dans une blouse blanche. Par ici s’il vous plait. On a pris le monte-charge. Il a tremblé jusqu’au sous-sol. Pourquoi on met les macchabées dans les caves ? Je devais prévenir toutes ses ex, toutes mes demi-sœurs, tous mes demi-frères. Une corvée. J’avais pas le moral. Dans la chambre froide j’ai demandé au noir de but en blanc si je pouvais être seul un instant. Seul avec le monteur. Il a tiré un tiroir et vérifié si le numéro du bracelet concordait avec ses fiches. Le noir poli s’est effacé. J’ai soulevé le drap blanc. Y avait plus de couleurs, tout en noir et blanc. Le vieux était à poil. J’ai constaté qu’il était bien équipé. Rassuré, j’ai remis le linge en place. Il en avait, le vieux. J’ai visionné la vidéo, arrêté les images de la même scène inquiétante de la disparition de mon origine. Qui croire ? Le vérificateur de la chambre froide ? Ou bien le voleur impudique d’une vidéo manipulée par un magicien ? D’une main, j’étais bien un des nombreux descendants du monteur. De l’autre, j’étais le fils du facteur. Du coup, j’ai rebranché la webcam à ma chemise et je suis allé voir ma mère. Je me demande bien pourquoi.

 

Didier BAZY


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A propos du rédacteur

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Co-fondateur de la Cause Littéraire

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel