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Le Messie du Darfour, Abdelaziz Baraka Sakin

Ecrit par Claire Mazaleyrat 24.10.16 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Afrique, Roman, Zulma

Le Messie du Darfour, août 2016, trad. arabe (Soudan) Xavier Luffin, 205 pages, 18 €

Ecrivain(s): Abdelaziz Baraka Sakin Edition: Zulma

Le Messie du Darfour, Abdelaziz Baraka Sakin

 

 

Au cœur d’une guerre qui semble durer depuis des millénaires et épouser toutes sortes de configuration, à l’image d’un puzzle qu’on recomposerait à l’infini, le pays est traversé par des bandes armées sauvages et de grands mouvements millénaristes, des vengeurs solitaires et des caravanes de nomades, des mères devenues folles et des illuminés sur la voie de la rédemption. Car le pays apparaît, comme le corps de la jeune Abderhamane, à la fois offert et marqué par les cicatrices, terre fertile et ravagée en même temps. Le récit fait remonter sa généalogie, comme celle des personnages, à des époques reculées, permettant d’entrevoir l’identité complexe d’une zone aux contours indéfinis, et l’absurdité des idéologies racistes au nom desquelles les guerriers s’entredéchirent : les influences et migrations au Darfour mêlent depuis la nuit des temps les ethnies noires et arabes, chrétiens et musulmans, tant et si bien que les discours bellicistes des émissaires gouvernementaux.

« Il était nécessaire d’entrer dans les détails de cette longue histoire afin de bien comprendre combien l’affaire s’avéra difficile pour le responsable gouvernemental venu visiter, vingt ans plus tard, cette tribu des Bani Hassan. Il leur donna des armes, des munitions et des instructeurs, comme il l’avait déjà fait avec des dizaines d’autres tribus arabes, et il leur demanda de se défendre contre les exactions des tribus noires. Ils lui demandèrent :

– Mais qui sont ces Noirs ?

Il leur expliqua qui étaient les Noirs, ce qui les rendit confus car tous les adjectifs utilisés pour les décrire correspondaient parfaitement à chacun d’entre eux » (p.122).

Le récit montre habilement les manipulations politiques d’un peuple mosaïque par d’habiles stratèges, aux intérêts parfaitement obscurs ; la guerre apparaît alors comme une malédiction sans fin et sans aucun sens, qui s’exprime dans les cycles des représailles et l’errance des personnages en route vers de nouvelles guerres. Abderhamane entraîne son mari et son ami dans l’armée pour assassiner les janjawids qui l’ont violée et laissée pour morte, alors que sa tante part rejoindre le « Messie du Darfour », cousin lointain de Jésus lui-même, multipliant les Sermons sur la Montagne en entraînant ses fidèles dans une marche apocalyptique, vers « un lieu parfait, voire vers la Beauté », qui n’est peut-être qu’une autre manière de marcher vers la mort avec allégresse.

Les allers-retours entre la saga des familles qui hantent le récit, le présent de la violence et de la mort, et l’avenir radieux promis par un paradoxal illuminé, contribuent à l’étrangeté de ce roman et à la réflexion sur le pays : il y est visiblement impossible de vivre, et la précipitation des événements traités comme un accéléré après les noces hâtives d’Abderhamane et Shikiri, les retrouvailles de ce dernier avec son ami Ibrahim Khidir, donnent une impression de fuite. Si l’écriture n’en finit pas de tisser la généalogie profuse et complexe des personnages et du Darfour, des alliances et cousinages de naguère, c’est avec une certaine désinvolture amusante, d’un air expédié, avant de passer à d’autres considérations ; ce rythme contribue à l’étrange sensation de lire un roman écrit à la hâte un peu avant la fin du monde, sur le chemin d’un exil de plus. Le pas lent des chameaux des caravanes d’esclaves de naguère semble avoir été doublé sur la même route sablonneuse par les pas de plus en plus précipités des bandes de soldats, plus ou moins gouvernementaux, plus ou moins étrangers, qui sillonnent le pays en tous sens et brisent les lignes directrices qui l’avaient organisé pendant des siècles. C’est un voyage fou et trépidant qui se précipite sous les yeux du lecteur, à l’image de ces camions emballés vers la mort de leur chargement :

« Les prisonniers étaient amassés comme du bétail à l’arrière des camions, les véhicules roulaient à toute allure, sautant dans les fondrières et les ruisseaux comme s’ils transportaient de vulgaires sacs de fourrage, laissant dans leur sillage un nuage de poussière » (p.55).

Mais si l’histoire semble s’être soudain accélérée jusqu’au burlesque, restent des cicatrices dans les corps des personnages et dans celui même du pays, empoisonné jusqu’au fond de ses puits par la main des guerriers. La jeune Abderhamane, quand commence l’histoire, semble être née (et avec elle, cet étrange prénom d’homme) quand elle a été retrouvée seule survivante sous un amas de cadavres, quelques années plus tôt. Ses viols successifs, le premier étant raconté avec une abondance de détails atroces en raison de l’infibulation qu’elle avait subie petite, et les mutilations abondent dans ce récit, toujours pourtant traités avec la même désinvolture, comme s’il n’y avait rien de plus naturel que de perdre tout ou partie d’un corps qui ne nous appartient pas entièrement. A cet égard, il n’est évidemment pas anodin que l’histoire d’Abderhamane fasse écho à celle de l’esclavage, encore frais pour certaines tribus soudanaises, et bien ancrée dans l’imaginaire collectif. Ibrahim Khidir est le descendant d’une famille d’esclaves, et cette mémoire familiale explique encore les clivages non seulement entre les ethnies, mais aussi au cœur même des familles, entre les branches et la noblesse des ascendants. Le déchirement du pays s’explique ainsi par un déchirement de chacun, à même la peau et sa couleur révélatrice des ancêtres qui s’y manifestent encore.

« Avec le temps, le concept d’esclavage évolua, si bien que l’esclave le restait toute sa vie, peu importe que les Anglais l’aient libéré ou que son maître l’ait affranchi. La qualité d’esclave se transmettait de père en fils, pire même, certains anciens maîtres frappaient leurs ex-esclaves à coups de bâtons pour les ramener à l’obéissance. Des concubines préféraient rester de leur plein gré auprès de leur mari, qui en étaient les maîtres légaux selon la charia » (p.93).

Ce que décrit ce passage, c’est comment le statut d’esclave devient une « qualité » de l’être, et comment une fois la pratique apparemment abolie, c’est l’aliénation qui en prend la place et structure durablement les rapports sociaux. La violence sociale que reflète cette histoire des familles du Darfour explique donc aussi cette accélération et aggravation jusqu’à l’absurde et l’horreur survenue lors de la dernière décennie, et qui laisse cette impression de chaos au récit au présent.

A cette horreur traitée avec légèreté, s’oppose le sérieux avec lequel la folie messianique s’empare d’une partie des personnages, sous l’égide d’un homme aux discours paradoxaux. Pourquoi le suivent-ils, alors qu’il prétend préférer ceux qui ne croient pas en lui ? C’est autour de la question de l’espoir que se trouve sans doute l’une des réponses à ce mystérieux aspect du récit. Si la quête de vengeance d’Abderhamane l’entraîne dans un western sanglant aux côtés de ses deux compagnons, l’autre voie suggérée ici repose sur un mélange de discours rédempteurs, libérateurs, et sur l’acceptation entière d’un sort funeste. Le « vol » de ces lourds oiseaux chargés de leur propre croix dans les dernières pages du livre donne l’impression qu’il n’est de salut qu’en la folie ou l’espoir mystique, et c’est à La Nef des Fous que fait penser ce dernier voyage des fidèles : folie et cauchemar, plongée hilare vers la mort, errance bruyante dans les tréfonds du monde.

Mais cette folie révèle celle du monde même, et l’un des discours du « Messie » montre bien le miroir que cette parodie tend à la réalité qui se prend au sérieux : tout n’est qu’illusion, la foi comme le cynisme, la mort comme la vie, puisqu’il est capable de ressusciter les morts à tour de bras.

« La guerre est terminée, avant qu’on ne baisse le rideau ceux qui jouaient le rôle des victimes doivent se réveiller de leur mort et de leurs infirmités et saluer les spectateurs, tandis que ceux qui jouaient le rôle des méchants doivent ôter leurs masques terrifiants, faire leur révérence et sourire. La représentation est terminée, que chacun retourne maintenant à la vie réelle et joue son véritable rôle, comme auparavant » (p.186).

Cette douce ironie du ton face à l’horreur prend ici une dimension presque métaphysique, puisqu’il s’agit de rappeler aux protagonistes qu’ils n’ont joué dans leur vie qu’un rôle un peu dérisoire, et que tout peut désormais s’abolir. Mais la rédemption est un autre visage du désespoir : s’il n’y a plus rien en quoi croire sérieusement, si la guerre est « finie » avec son jeu de rôles macabres, que reste-t-il à construire sur cette dévastée ? Avec un sourire amer, l’exil s’impose alors comme seul recours face à la folie du monde.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Abdelaziz Baraka Sakin

 

Abdelaziz Baraka Sakin est né en 1963 au Soudan, ses racines sont au Darfour et au Tchad voisins. Publiée en Égypte ou en Syrie, son œuvre très appréciée des lecteurs soudanais circule clandestinement au Soudan. Quand il reçoit en 2009 le prestigieux prix Tayeb Salih, remis à la Foire du livre de Khartoum, tous ses livres sont aussitôt saisis et détruits par les autorités. Il s’exile alors en Autriche où il obtient l’asile politique. Le Messie du Darfour est son premier roman traduit en français (source éd. Zulma).

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.