Identification

Le Maître ou le tournoi de Go, Yasunari Kawabata

Ecrit par Victoire NGuyen 14.06.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Japon, Roman, Le Livre de Poche

Le Maître ou le tournoi de go, 157 p. 4,6 €

Ecrivain(s): Yasunari Kawabata Edition: Le Livre de Poche

Le Maître ou le tournoi de Go, Yasunari Kawabata

 

Un Monde qui s’effondre.

Ce roman est celui de la stratégie car son intrigue repose sur la transposition d’un événement réel en littérature par Kawabata. Il relate ici à travers le récit d’un journaliste Uragami (qui n’est autre que l’auteur lui-même) qui vient assister au tournoi d’adieu du Maître de Go, Shusai. Le tournoi dont il est question et évoqué ici par Kawabata s’est déroulé en 1938. L’intrigue suit le début de l’ouverture du tournoi et la mort du Maître, un an après. La personnalité du Maître reflète l’autocratisme féodal et son caractère autoritaire et dédaigneux le prouve. On sent au fil des pages que l’auteur est pris de nostalgie lorsqu’il évoque le visage, la personne du Maître, digne, droit, aristocratique pratiquant le sushido jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la mort dans un monde où ces valeurs suscitent agacement et mépris. Il ne faut pas oublier que nous sommes à un tournant de l’Histoire. Le Japon avant la défaite de 1945 est à son apogée en terme de conquête militaire et en terme d’absolutisme monarchique incarné par Hiro-Hito.

Kawabata est né un an avant le 20ème. De ce fait, il porte en lui l’ancien monde avec une philosophie de l’honneur presque guerrier qui est incompatible avec la modernité. D’ailleurs le journaliste Uragami ne le dit-il pas « (…) ce tournoi d’adieu marquait la fin d’une époque, lançait un pont vers un âge nouveau ». Et parlant du vieillard, il ajoute : « Les aventures (…) du Maître relevaient d’un autre monde. Ce vieillard avait porté presque tout le poids des commencements du Go moderne, au début de l’ère Meiji, jusqu’à son élévation et sa fortune actuelles ». On aura compris, son temps est révolu. De toute façon, le Maître est dépeint comme un vieillard malade, presque mourant et capricieux. Il va mourir en 1940. Le Japon impérial, le Japon féodal et autocratique est en train de disparaître. Ce qui est ici subtilement esquissé par Kawabata c’est son ambivalence à accepter la perte des privilèges d’une classe supérieure non par la fortune mais par la culture, l’intellect et l’éthique morale au profit d’une démocratisation du vulgaire, du vite appris, du vite compris et du vite consommé. Dans ces pages, le maître obéit à des règles du passé reposant sur l’éthique. Otaké ne jure que par le nombres de coups portés. L’ère de l’éthique contre l’ère du comptable. Dans ce présent roman, il faut reconnaître le choix de l’auteur de se tenir à l’écart du tournoi en se cachant derrière la voix d’un journaliste. Il dissèque son monde qui est en train de changer et il porte à nos yeux la déchéance du Maître et donc de lui-même. C’est comme s’il nous disait « Voyez ! Comment pourrais-je vivre dans un monde qui ne me reconnaît plus et que je ne reconnais plus ? » Jusqu’au bout, il est sans concession pour lui-même.

 

Victoire Nguyen


  • Vu : 4769

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Yasunari Kawabata

Yasunari Kawabata est né le 14/06/1899. Il entre dans le 20ème siècle sans fracas mais avec fragilité. En effet, il est venu au monde à sept mois et cette naissance prématurée est survenue dans une époque où la médecine n’est pas encore au point pour traiter de ce cas. De ce fait, sa santé en subira de lourdes conséquences. Les génies ne président pas favorablement au destin du petit homme. Yasunari Kawabata connaît très tôt les deuils successifs : son père, sa mère puis sa grand-mère et sa sœur aînée. Il soignera son grand-père aveugle et malade jusqu’à la mort de celui-ci. Il a alors 15 ans.

Cependant, il se révèle très vite à la littérature dès l’âge de 16 ans avec son journal autobiographique : Journal intime de la 16ème année. Son talent se confirmera plus tard avec cette douce mélancolie qui touche presque toute son œuvre. Pays de neige, considéré comme son chef-d’œuvre absolu condense tout l’art de Kawabata, de l’ellipse à la peinture à peine effleurée de l’âme et du cœur. Son œuvre est grave comme l’homme, profonde et toujours un hymne à la nature et aux vivants.

La consécration vient en 1968 avec le prix Nobel de littérature. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains du 20ème que le Japon ait connu. Son suicide survient en 1972 en toute discrétion si on peut dire. Ainsi l’homme s’en va avec élégance et noblesse venant à la mort avant qu’elle ne vienne à lui.

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

Tous les articles de Victoire Nguyen

 

Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.