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Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov (dossier)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 24.03.15 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov (dossier)

 

Lire Le Maître et Marguerite, c’est assister à un spectacle total. Tout est sollicité chez le lecteur : sa sensibilité, son imagination, son intelligence et sa culture. Et cette œuvre monumentale de la littérature russe du XXème siècle est sans aucun doute un chef d’œuvre, ce qui n’interdit pas de formuler quelques réserves.

J’ai ri aux nombreuses apparitions incongrues – celles du chat payant son ticket de tramway, de Marguerite survolant Moscou sur son balai ou de Natacha chevauchant le sévère Nikolaï Ivanovitch transformé en pourceau… – et je me suis divertie de toutes ces farces burlesques, de ces élégantes moscovites soudain mises à nu quand la magie cesse ou de ces roubles qui se muent en devises compromettantes qu’on s’empresse de cacher dans la bouche d’aération des toilettes… J’ai été émerveillée par les multiples clins d’œil aux mythes et aux contes, à ces récits fabuleux ou sacrés, païens ou religieux. J’ai été touchée par les remords de Pilate réduit à partager sa solitude avec son chien fidèle et par la belle figure amoureuse de Marguerite. J’ai savouré ce foisonnement de citations littéraires (aidée par les notes en bas de page), ces évocations d’écrivains et d’œuvres – russes le plus souvent – dont l’auteur reprend parfois des scènes ou des phrases entières. J’ai particulièrement goûté les références musicales abondantes, souvent très précises, auxquelles renvoie Boulgakov.

Et je me suis laissée entraîner avec délice dans le vertige de cette construction en abyme, de ces échos renvoyés en cascade, pleine d’admiration pour le grand instigateur et coordonnateur de ce chaos maîtrisé, dieu ou diable, peu importe !

Mais certaines descriptions un peu laborieuses m’ont ennuyée et j’avoue les avoir parcourues en diagonale (la surabondance de détails tue la capacité imaginative et l’auteur la sollicite en général bien mieux par le comique de ses situations délirantes). Je me suis lassée de l’utilisation trop appuyée de certains procédés comme le recours systématique à des expressions familières mentionnant le diable pour bien en souligner la « normalité ». J’ai été agacée par ces longs passages consacrés à la médiocrité du monde littéraire soviétique et aux privilèges accordés aux écrivains officiels où Boulgakov semble un peu trop régler ses comptes personnels. Et je l’ai même trouvé parfois infantile, lui si érudit. Ainsi, quand Marguerite devenue sorcière se rend au domicile d’un critique ayant dénigré le Maître et s’évertue à tout casser, comme une enfant rageuse assouvissant sa vengeance, assiste-t-on à cette interminable destruction un peu navré pour l’auteur. Enfin, d’une manière générale, j’ai été gênée par l’égocentrisme émanant de ce roman, qui me semble ôter à la dénonciation de l’enfer stalinien une partie de sa force (tout en illustrant aussi paradoxalement une des raisons qui lui permettait de se maintenir).

Le Maître et Marguerite démarre d’une intrigue simple pour développer un projet ambitieux à l’aide d’une architecture complexe.

A la fin d’une journée printanière, le diable débarque à Moscou qu’il met à feu et à sang en bouleversant toutes les certitudes d’une société matérialiste athée qui, avec l’arrogance scientiste, pense pouvoir maîtriser le monde et permettre l’avènement d’un homme nouveau en faisant table rase du passé. Et dès le premier chapitre, ce roman diabolique placé sous le signe de la réversibilité du bien et du mal par une épigraphe empruntée au Faust de Goethe, annonce l’essentiel.

Woland, un étranger surgi de nulle part, parvient à s’immiscer dans la conversation de deux écrivains, Berlioz (!), le rédacteur en chef d’une revue littéraire, et Ivan Nikolaïevitch Ponerief, le jeune poète prolétarien académique à qui il a commandé, à l’occasion de la fête de Pâques, un poème anti-religieux destiné à montrer que Jésus n’a jamais existé. Un diable capable de lire dans les pensées les plus secrètes et de prévoir l’avenir qui prétend avoir déjeuné avec Kant et affirme l’évidence de l’existence de Yesouah en entraînant ses deux interlocuteurs à Jérusalem pour les faire assister à l’entrevue de ce dernier avec Pilate sous le péristyle du palais d’Hérode, ce fameux Vendredi de Nisan…

Faisant fi des arguments rationalistes qui sous-tendent la folie stalinienne, Boulgakov recourt au fantastique pour en éclairer le non-sens. Il rend manifeste le surnaturel, montre le pouvoir de l’imaginaire sur le réel et affirme, par diable interposé, sa croyance en Dieu, sa foi en l’immortalité de l’âme et en la dimension sacrée de la littérature.

Une construction diaboliquement orchestrée

Ce qui donne à ce roman une puissance magistrale, c’est d’abord sa construction, la complexité à la fois vertigineuse et harmonieuse de son architecture. Trois récits principaux – qui eux-mêmes se subdivisent – se font écho : dans deux lieux différents et à deux époques très distantes (la Moscou stalinienne des années 1930 et la Jérusalem sous gouvernement de Ponce Pilate), ainsi qu’en Enfer, espace intemporel semblant localisé – de manière peu fortuite – dans le ciel surplombant Moscou. Trois récits à la narration extérieure souvent relayée par celle des protagonistes, savamment orchestrés par le diable, intimement reliés par la symbolique de la semaine sainte durant laquelle ils se déroulent et par le personnage du Maître – double de Boulgakov –, un personnage qui se fait également narrateur et dont le roman sera prétexte à un autre récit amplifiant encore la mise en abyme.

L’histoire principale se situe donc à Moscou, dans une ville perturbée et proprement renversée par Woland et ses acolytes qui en font apparaître les contradictions et les mensonges, tandis que le récit de ce même Woland nous transporte, lui, à Jérusalem où Pilate, le procurateur de Judée soucieux de sa carrière, laisse crucifier Yesouah bien que le sachant innocent, et ne trouve plus la paix, torturé par la honte et le regret de sa lâcheté.

Le Maître, écrivain en butte aux tracasseries incessantes de l’Etat et du monde littéraire officiel, apparaît tard dans l’épisode moscovite. Dans un long flash-back, il raconte sa touchante aventure avec Marguerite au jeune poète Ivan Nikolaïevitch devenu son compagnon d’infortune dans un même asile psychiatrique (après avoir été violemment perturbé par la mort de Berlioz réalisant les prédictions de Woland et surtout par l’apparition du procurateur). Il lui avoue comment, censuré et dénigré, désespéré et terrorisé, il a brûlé son manuscrit et a sombré aussi dans la folie, disparaissant pour se réfugier dans cet établissement. Et ce roman détruit qu’il n’arrivait pas à terminer reprenait justement le récit de Woland sur Ponce Pilate et Yesouah (un récit inspiré de l’évangile de Mathieu, un disciple de Jésus qui interviendra en personne dans l’histoire…).

A côté de cet enchevêtrement mêlant Moscou à Jérusalem dans une même apocalypse révélatrice du divin, se déroule en Enfer le troisième récit, celui du bal où règne la belle Marguerite qui accepte d’accueillir le cortège des damnés invités par Satan pour retrouver la trace de son amant disparu. Un bal qui, comme la crucifixion de Yesouah dans le roman du Maître, a lieu une nuit de pleine lune, riche de connotations sataniques.

Marguerite obtiendra du diable la possibilité de sauver son amant qui retrouvera son manuscrit et achèvera son roman en libérant son héros Pilate – pour lequel avait déjà intercédé Yesouah ressuscité car il avait lu le roman du Maître…

Un roman musical

Pour qui aime et connaît l’opéra, lire Le Maître et Marguerite est par ailleurs un véritable enchantement. Boulgakov était un grand amateur de musique et notamment d’art lyrique, ce qui transparaît tout au long de ce roman et lui donne une dimension supplémentaire. L’auteur y caractérise souvent les voix de ses personnages par leur tessiture (baryton, ténor, soprano…) et y orchestre même un chœur ensorcelé. Il renvoie continuellement à des morceaux précis du répertoire lyrique – à l’Aïda de Verdi, auBoris Godounov de Moussorgski, au célèbre air du Veau d’or du Faust de Gounod, à la polonaised’Eugène Onéguine (par deux fois) ou à l’air d’Hermann de La Dame de Pique de Tchaikovski… – références que les passionnés d’opéra auront le privilège d’entendre. De plus, l’utilisation du mythe Faustien par l’auteur reporte régulièrement, non seulement au texte de Goethe et à la partition de Gounod que Boulgakov affectionnait particulièrement, mais encore à celle de Berlioz, compositeur qu’il admirait profondément (il écrivit même, paraît-il, une bonne partie du Maître et Marguerite sous l’emprise de La symphonie fantastique). Rien d’étonnant alors à ce que, tant d’un point de vue thématique que stylistique, certains passages m’aient évoqué La damnation de Faust et aient résonné à mes oreilles sans que l’auteur y renvoie explicitement.

Une dénonciation de l’enfer stalinien

Mikhaïl Boulgakov lance une violente charge satirique contre le système stalinien, une dénonciation qui tire sa force de l’utilisation d’un comique reposant essentiellement sur le ressort du renversement – de l’inversion des situations et des rôles – et sur le recours au fantastique qui, mélangé au réel, en souligne toute l’absurdité, s’inscrivant ainsi dans la tradition russe illustrée par Pouchkine et surtout par Gogol – dont il était un grand admirateur – ou même par Dostoïevski.

Woland, artiste illusionniste, va donner en spectacle une société soviétique « sous hypnose collective ». Un spectacle de clowns antipodistes ou de prestidigitation où tout ce qui fait le quotidien moscovite vire à la farce et au vaudeville tandis que les rêves et les pièces de théâtre ressemblent étrangement à la réalité.

Mais l’auteur aborde avec une grande prudence – certes bien compréhensible – la terreur stalinienne.

Les arrestations arbitraires et les nombreuses disparitions ne sont évoquées qu’à mots couverts, de manière très allusive. Et l’auteur se contente de décrire l’asile psychiatrique du professeur Stravinski (!) comme le symbole de la violence d’un régime qui marche sur la tête et annihile les consciences. Un établissement où se retrouvent les rares personnages encore sensés – ou ceux qui le sont redevenus suite aux interventions du diable – et dont l’éminent psychiatre et son équipe médicale semblent bien plus fous que leurs patients. Boulgakov s’attarde longuement par contre sur « son » enfer stalinien, celui auquel il est confronté chaque jour dans la ville de Moscou où il réside depuis le début des années 1920, dans son milieu professionnel, le monde des lettres et du théâtre. Et cette ville semble avant tout peuplée de journalistes, d’écrivains et de critiques, d’artistes et de directeurs de salles… Il pourfend toutes les bassesses et les mesquineries, dénonce les privilèges, fustigeant la médiocrité et l’hypocrisie, l’égoïsme et la cupidité des hommes qui se préoccupent avant tout de leurs intérêts et cherchent à vivre le mieux possible, à échapper à la misère et à la promiscuité des appartements que l’on doit partager.

Dans ce monde, on semble ignorer l’existence des ouvriers et des paysans. Dans ce roman dont l’écriture s’est étalée de 1928 au début des années 1940, le mot « koulak » n’est prononcé que deux fois, à titre d’insulte, par un des personnages. Pas une seule allusion au plus grand crime de Staline ! A la dékoulakisation, cette collectivisation forcée qui, notamment en Ukraine, pays natal de l’auteur, s’est traduite par le massacre sur place de familles entières de paysans et par des déportations massives. Rien sur cette grande famine planifiée qui en 1932 et 1933 entraîna la mort de plusieurs millions de personnes dans des conditions atroces ! Boulgakov, qui vécut à Kiev et y fit ses études de médecine, pouvait-il ignorer ces faits, même si le sujet était totalement tabou ? Ou avait-il été « envoûté » – comme le héros de Tout passe de Vassili Grossman – par la propagande stalinienne, par ces campagnes de presse présentant le koulak comme un parasite responsable de tous les malheurs ? Il me semble que ce thème persistant de la lâcheté « source des pires crimes », cette culpabilité passive qui torture Pilate – un autre double de l’auteur – donne un élément de réponse. Et ce roman de Boulgakov montre ainsi que l’empire stalinien reposait largement sur la lâcheté des hommes, celle des hommes ordinaires, l’auteur ne s’excluant sans doute pas du lot.

Dieu, diable, amour et littérature

Le Maître et Marguerite est un livre marquant d’une richesse inépuisable, un livre complexe et même un peu schizophrène. On y parle beaucoup du diable et surtout, indirectement, de Dieu, de l’amour, et de la miséricorde qui se révèle au travers d’une femme – Marguerite –, et de la littérature.

C’est un roman à double tonalité servi par deux styles différents : un comique virulent, ironique, jubilatoire et terrifiant, à la fantaisie exubérante, mais aussi une gravité émouvante, douloureuse ou apaisée, soutenue par de belles images poétiques et oniriques (qui s’exprime dans les passages concernant Pilate et Yesouah, ainsi que le Maître et Marguerite).

L’œuvre ultime de Mikhaïl Boulgakov est un véritable feu d’artifice, un bouquet final derrière lequel pointe, non le désespoir, mais une certaine lassitude. Celle d’un écrivain épuisé qui, reprenant sans cesse son ouvrage depuis douze ans, supplie le Seigneur de lui permettre d’achever ce dernier avant sa mort. Celle d’un homme malade qui se sait condamné et aspire au repos. Un livre d’une importance capitale pour son auteur, très largement autobiographique et traduisant à la fois l’orgueil d’un écrivain – qui implicitement s’identifie à Gogol – et l’humilité d’un homme conscient de sa lâcheté (son attitude face à Staline n’était pas totalement irréprochable…).

Ce roman dénonciateur et parfois vindicatif m’apparaît aussi comme le livre testamentaire et initiatique d’un auteur désireux de laisser quelque chose à ceux qui restent : ce en quoi il croit toujours, ce qui peut sauver l’homme de la désespérance. Car si Boulgakov espère la fin de ses tourments terrestres, s’il se préoccupe de rédemption, de celle de Pilate et du Maître – et donc de la sienne –, il semble vouloir aussi sortir tous ces hommes faibles de leur « hypnose collective » en leur montrant qu’ils ne sont pas totalement abandonnés. Il initie ainsi, tout au long de ce roman, le jeune poète académique Ivan Nikolaïevitch – qui prendra notamment conscience de l’indigence de ses vers et abandonnera toute prétention littéraire – en lui témoignant qu’il existe « en ce bas monde » un amour « véritable »,désintéressé et fidèle, un « éternel amour » et, surtout, une vraie littérature dont « les manuscrits ne brûlent pas » et à laquelle il se réfère abondamment.

Le Maître et Marguerite illustre la foi en Dieu de Boulgakov. Le diable, quelle que soit l’étendue de ses pouvoirs, n’y agit qu’en délégation : il est un instrument de la puissance divine. S’il donne à Marguerite la possibilité de sauver son amant, c’est que Yesouah a décidé du sort du Maître et de « celle qui l’a aimé et a souffert pour lui », de celle qui a cru en son roman. La foi indéfectible de Marguerite en l’œuvre de son compagnon redonne confiance à ce dernier et lui permet – ainsi qu’à son héros Pilate – d’obtenir la miséricorde divine car Yesouah a lu le roman du Maître.

Le salut par la littérature !

 

Emmanuelle Caminade

 

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov, Robert Laffont,  Pavillons poche, 2012, traduction de Claude Ligny, 643 pages, 8 €

 

Mikhaïl Boulgakov (1891/1940) est un médecin et écrivain russe d’origine ukrainienne. Il a écrit pour le théâtre et l’opéra, mais est surtout connu pour des œuvres de fiction comme La garde blanche (1925),Le roman de monsieur de Molière (1989 dans sa version intégrale), ou la nouvelle Cœur de chien(achevée en 1925 mais publiée seulement en 1987). Son œuvre la plus connue, Le maître et Marguerite, roman plusieurs fois réécrit et retravaillé entre 1928 et 1940, fut publiée en URSS dans son intégralité en 1973.

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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.