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Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher

Ecrit par Emmanuelle Caminade 05.09.17 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Quidam Editeur

Le livre que je ne voulais pas écrire, août 2017, 266 pages, 20 €

Ecrivain(s): Erwan Larher Edition: Quidam Editeur

Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher

 

« L’époque exige l’autofiction », « les temps sont au voyeurisme », mais le sujet de ce livre écrit « d’après une histoire vraie » – et qui plus est vécue – ne doit pas pour autant dissuader les lecteurs qui tentent de résister à ce dictat.

Erwan Larher aime le rock et les mots. C’est un romancier qui invente des histoires, des héros, et surtout une écriture pour tenter de changer, ou du moins d’interroger le monde et l’humain. Rescapé de l’attentat du Bataclan où il a été blessé, il a longtemps refusé de témoigner, ne voulant pas « apporter son écot de larmoyance à l’océan émotionnel sur lequel surfent les media ». Mais cette « tragédie intime » est un « drame national » qui dépasse le fait divers que certains transforment « en prix littéraire » car c’est tout le corps social qui a été attaqué. Elle nous « atteint par ricochet », elle fait partie de notre histoire. Et des amis écrivains finirent par le convaincre de son devoir d’écrire, lui « le seul écrivain présent ce soir-là au Bataclan », notamment en employant « le mot magique » : « tu dois partager ».

Un roman polyphonique mêlant de nombreuses histoires

Cette histoire est donc au départ la sienne. Elle est advenue et il en est (au sens littéraire du terme) le héros sans avoir « rien fait qui puisse être montré en exemple ». Elle comporte malheureusement bien d’autres héros qui n’ont pas tous eu sa chance : ces nombreux « coreligionnaires » inconnus réunis ce soir de novembre 2015 pour écouter un concert des Eagles Of Death Metal et devenus ses « frères de misère et de peur », ses « semblables en douleur ». Et bien qu’il ressente jusque dans sa chair une profonde empathie pour eux, il serait indécent de parler à leur place, chacun restant seul face à la souffrance. C’est également l’histoire de ses proches et de ses nombreux amis, de ces héros indirects qui dans une douloureuse angoisse ont tenté cette nuit-là de repousser l’image de sa mort, et c’est aussi celle des terroristes, de ces héros maléfiques se prenant pour des dieux qu’il va doter de prénoms symboliques, se donnant droit, pour tenter de comprendre, d’imaginer brièvement leur parcours, leurs motivations, leur ressenti. Toutes choses que la narration arrive à traduire de manière remarquable en entremêlant deux fils.

Le fil principal comptant trente chapitres, celui du vécu intime de l’auteur-narrateur fait ainsi également entendre la voix du terroriste Iblis en se plaçant de son point de vue, tout en intégrant d’autres voix dans des dialogues, Erwan Larher y inscrivant de plus en creux la présence de ses compagnons de misère. Ce fil est scandé par les seize chapitres d’un fil secondaire « Vu du dehors » où il cède la parole à tour de rôle à ses proches et à ses amis – écrivains pour une bonne part –, l’accumulation de ces textes balisant une sorte de cercle protecteur autour de lui, une chaîne d’amour et d’amitié. Et pas plus que ceux qui ont vécu l’horreur à ses côtés, il n’oublie les autres héros indirects inconnus, les réunissant de même, avec beaucoup délicatesse, dans un chapitre fantôme. Voix silencieuses lovées dans le corps-même du livre, liées à jamais à son histoire.

 

Un objet littéraire

Pas question pour Erwan Larher de nous livrer un témoignage (d’ailleurs, couché contre le sol de cette salle funeste dès les premières détonations, il n’a rien vu, juste perçu, senti et ressenti). Ni un récit car on ne peut raconter, dire l’indicible. On ne peut décrire « l’hyper horreur », les hurlements, l’odeur, la peur ni la douleur. Cela ne peut se partager car on se situe « au-delà des mots. Au-delà de l’imagination». Il lui fallait donc, non romancer ces événements, mais s’emparer de son vécu et de celui exprimé par ses amis et ses proches, comme des précisions recueillies en consultant la documentation disponible, et organiser toute cette matière. Inventer un « objet littéraire » « autour du Bataclan » puisqu’il ne pouvait ni ne voulait écrire « dessus ». Autour du Bataclan et forcément autour de lui, sans faire preuve de narcissisme mais simplement parce qu’il se tenait « à la jonction d’une épreuve individuelle et du choc collectif », une féroce autodérision lui permettant de plus d’éradiquer toute velléité d’ostentation. Mais comment écrire un roman quand il n’y a pas vraiment d’intrigue, que tout le monde sait que le héros s’en sort ?

Trouver un fil conducteur, construire une progression narrative s’avérait une tâche difficile. L’auteur, déjouant les pièges et contournant les obstacles, réussit pourtant à exploiter toutes les ressources de la littérature pour inventer une forme qui fait sens. Dedans et dehors, mais aussi avant et après, tu et je, ces oppositions vont ainsi déterminer tant les points de vue narratifs que la structure et la progression de ce roman polyphonique fragmenté dont le cœur infernal apparaît comme une sorte d’« enclave », de « faille spatio-temporelle » où le réel sombre dans l’irréalité. Un roman qui semble se diviser en deux volets (antérieur/postérieur) venant encadrer ce lieu fatal du Bataclan lui-même dédoublé (intérieur de la salle/extérieur), tandis qu’un mouvement du « tu » au « je » et à son anéantissement, puis du « tu » à la conquête d’un nouveau « je », accompagne la descente aux enfers du héros puis sa remontée. Sa lente métamorphose.

Et en intégrant dans cette histoire celle de son écriture, de la difficile genèse de cet objet littéraire, en évoquant l’avancement de son « Projet B », ses questionnements, ses doutes et ses tâtonnements, ses évidences aussi, Erwan Larher nous fait réaliser combien l’extrême violence résiste à la représentation. Il nous fait saisir l’importance, moins des mots, de ces « mots pour l’extérieur » ne pouvant « habiller » certaines situations, que de leur agencement, de la construction et du rythme, du mouvement… De cette musique littéraire que nous percevons aussi par le corps.

 

Autour de l’enfer du Bataclan

« Tu écoutes du rock ».

Le roman démarre au présent sur un incipit d’une évidente simplicité et l’auteur va d’abord remonter en amont de ce point de départ. Il convoque ainsi ses souvenirs d’enfance : son amour précoce du rock, son premier concert des EODM, mais aussi son premier contact avec la violence et la peur dans un collège périurbain et cet amour des mots qui fera de lui un écrivain. Il rembobine et re-visionne le film de son arrivée au Bataclan, à la recherche d’un signe annonciateur inconsciemment enregistré et, semblant appréhender le moment fatal, il temporise, diffère sans cesse son entrée.

Quant au choix de ce « tu » ambivalent à la fois proche et lointain qui interpelle aussi le lecteur, il lui permet de parler de celui qu’il n’est plus : de ce soi-enfant, de ce soi léger et joyeux pénétrant au Bataclan, ou de ce soi disloqué, abimé. Mais aussi de s’adresser aux terroristes (vous), et surtout à l’un d’entre eux, se glissant dans ses pensées et ses sensations. Et quand le narrateur reprend soudain son « je » pour entrer enfin dans la salle, les pronoms narratifs vont s’entrechoquer et s’affoler, Iblis, cette incarnation du diable, passant alors d’un « il » encore lointain à un « tu » directement menaçant tandis que le « je » de l’auteur, n’ayant plus rien de personnel, va se dissoudre dans un chaos vertigineux, illustrant cette « expérience de dépersonnalisation » où le héros devient « caillou, minéral, extérieur, a-réel ».

Le second volet s’amorce après l’interminable attente une fois sorti de la salle, le héros blessé étant enfin sauvé par un « ange ». Commence alors le roman de la réparation et de la reconquête de la verticalité jusqu’à l’effacement total des séquelles. Une lente mue consacrée par l’extraction d’un « je » renaissant, amoureux, de l’« exuvie » du « tu ».

Energie vitale, humour et bienveillance imprègnent cette partie qui nous concerne plus personnellement car elle nous amène à nous interroger sur nos comportements post-Bataclan, nous incite à résister à la paranoïa ou du moins à la méfiance et au repli sur soi. L’auteur, entre quelques coups de griffes bien mérités, y remercie tous ceux qui se sont occupés de lui avec tant de chaleur et d’humanité, sans craindre d’indisposer les « allergiques à la guimauve », développant aussi des réflexions, moins politiques et sociales que philosophiques sur l’homme et sur le destin, ainsi que sur la mémoire – notamment celle du corps. Et il s’y achemine vers une « happy end » romantique et facétieuse. Une fin à première vue un peu « faible » (ce dont il n’a cure !) ou du moins déroutante mais certainement pas incohérente.

 

La dynamique de la langue

Quant au travail de la langue dans le fil principal, en osmose avec les différentes phases du roman, il se porte moins sur le lexique que sur la tonalité (où domine l’humour – l’ironie et l’autodérision) et le rythme, le balancement et le tempo, les nuances, l’auteur semblant suivre en cela le conseil récolté sur le blogue de Claro : « motoriser des sensations ».

Erwan Larher ne cherche pas à esthétiser et adopte dès le départ le ton juste, souvent un parler « jeune » parsemé d’anglicismes. Et sa langue précise quand il est possible de raconter, de décrire, de faire surgir des images – et même technique (termes musicaux, balistiques, médicaux) –, toujours friand de quelques mots rares, se réduit soudain à des onomatopées quand on ne peut plus articuler de mots pour dire.

Dans le premier volet du roman, le rythme, tout en élan, en reprises et en modulations, mais aussi en arrêt et en retrait, semble épouser les manœuvres dilatoires du héros, tandis qu’il se fait incisif et percutant quand le narrateur s’adresse aux terroristes, semblant absorber sa colère. Puis il devient haletant, staccato, criant, au cœur de l’enfer jusqu’à s’éteindre dans le blanc de la page dans un temps suspendu. Comme si on ne pouvait que restituer la bande-son d’un film privé d’images. Et il faut attendre le deuxième volet pour que les phrases se délient et nous portent à nouveau sur leur houle.

 

On sait gré à l’auteur d’avoir vaincu ses réticences à s’emparer de ce sujet et de la décence qu’il manifeste dans son traitement, de son respect des victimes comme du lecteur. Il ne cherche jamais en effet à réveiller le voyeur qui peut-être sommeille en ce dernier. Echappant au piège du sensationnalisme et du pathos grâce à sa sincérité et sa sobriété, et au recul donné par l’humour et la littérature, Erwan Larher apporte « sa petite geste » pour questionner notre rapport au monde et à l’autre, tentant modestement de le faire évoluer. Et en écrivant ce livre revigorant qui nous parle moins de mort et de haine que de vie et d’amour, moins de barbarie que d’humanité, il renverse la portée de cette tragédie en nous incitant à mieux vivre ensemble, ôtant ainsi aux terroristes leur victoire.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Erwan Larher

 

Erwan Larher est né en 1970. Il a travaillé dans l’industrie musicale mais se consacre à l’écriture depuis une quinzaine d’années. Il a publié ses deux premiers romans chez Michalon, les deux suivants chez Plon (notamment L’abandon du mâle en milieu hostile, qui fut couronné par plusieurs prix), puis il a rejoint Quidam en 2016 avec Marguerite n’aime pas ses fesses, et ce dernier livre sorti pour la rentrée littéraire de 2017.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.