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Le joueur de flûte, Joachim Latarjet (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest 23.06.20 dans La Une Livres, Actes Sud/Papiers, Critiques, Les Livres, Jeunesse, Théâtre

Le joueur de flûte, Joachim Latarjet, juin 2020, ill. Giulia Vetri, 50 pages, 9 €

Edition: Actes Sud/Papiers

Le joueur de flûte, Joachim Latarjet (par Marie du Crest)


Joachim Latarjet est né en 1970. Il est tromboniste, comédien. Il développe son travail en direction du théâtre musical. Il co-fonde en 2000, aux côtés d’Alexandra Fleischer, la Compagnie Oh ! Oui. Il publie pour la première fois, chez Actes Sud Papiers, une pièce pour enfants, « à partir de 8 ans » ; il compose également pour la mise en scène du texte du Joueur de flûte une partition musicale.

Giulia Vetri est une illustratrice et designer graphique italienne. Son travail fait une place importance aux animaux, aux couleurs. Elle est l’autrice de Expéditions en terre inconnue édité chez La Martinière jeunesse.

Le très bref conte des frères Grimm, Der Rattenfânger von Hameln, fait partie de ces quelques textes de l’Histoire culturelle qui connaissent une postérité toute particulière ; celle des réécritures comme si leur matière suscitait toujours un nouveau possible littéraire ou philosophique, des variations (musicales et poétiques) jusqu’au cinéma si l’on pense, dans ce cas précis, au film très peu connu de Demy tourné en anglais, en 1971, avec Donovan pour la musique (The pied Piper).

Il n’est pas surprenant que J. Latarjet à son tour s’empare de l’œuvre d’autant qu’elle appartient à l’univers du conte qu’il avait déjà exploré en 2016, avec La petite fille aux allumettes, et à celui de la musique.

Monde du conte, monde des enfants en écho. Parmi les personnages de la pièce de J. Latarjet, on retrouve justement une voix du récit comme celle de la conteuse, de la liseuse d’histoires pour les enfants qui ne savent pas encore lire : la narratrice qui intervient au fil de l’histoire. Par ailleurs, la figure de l’enfant isolé, malheureux, incompris ou malmené, tient une place importante dans cette littérature (enfant martyr à la Cendrillon, Petit Poucet débrouillard face à la cruauté adulte, etc.). Dans la pièce, il s’agit du jeune joueur de flûte qui malgré son don du chant est à la fois rejeté par les siens et reconnu en recevant moult cadeaux, mais à la manière seulement d’un animateur d’anniversaires. Il y a en lui quelque chose de Saint François s’adressant aux oiseaux. Son chant orphéen lui assigne un destin tout à fait particulier. Mais avant cela, il doit endurer la cruauté du « garçon méchant » au visage rouge et de sa bande qui n’hésite pas à agresser physiquement le jeune héros.

A la différence du personnage des frères Grimm, le joueur de flûte par ironie, décalage deviendra tromboniste comme l’auteur. L’art vocal a échoué car il est trop attaché aux mots et seul l’art instrumental lui donnera du pouvoir, fera de lui non plus une victime mais quelqu’un capable de s’opposer aux autres (il marchande sa récompense avec la maire de la grande ville qui sollicite ses services), et même d’aller jusqu’à se venger des habitants qui ont refusé de s’acquitter de leur dette envers celui qui est arrivé à les débarrasser des millions de rats qui infestaient leur ville. Ce pouvoir, il l’a obtenu des mains d’une sorte de bonne fée, la dératiseuse grecque, Melina Lagias. Elle lui donne, lui cède son instrument « étrange » qui permet de jouer des « mélodies tristes », au son si proche de la voix humaine : le trombone.

La pièce de J. Latarjet célèbre ainsi la musique ; littéralement elle emporte tout (les rats dans la montagne, mais aussi par la suite les enfants, totalement habités par elle). Et même la poésie de Baudelaire, à laquelle Stella Dora recourt pour chasser les rongeurs avec un sonnet de l’auteur des Fleurs du mal, échoue lamentablement.

Mais le conte se fait aussi fable : un rat lance une diatribe contre les Hommes, et la chatte Marie-Antoinette, elle aussi, vitupère contre le sort que l’humanité a réservé aux félins en leur faisant perdre leur instinct de chasseur. Derrière le plaisir du texte, ceux que les auteurs classiques nommaient le « plaire », se cache « l’instruire », celui d’une satire sociale contre le pouvoir politique démagogique, la cupidité des gens. Seul le joueur de trombone échappe dans son itinéraire inquiétant (le voleur d’enfants) mais magique (le musicien) à cette médiocrité.

Au fond, la pièce de J. Latarjet n’est pas seulement une œuvre jeunesse, mais elle s’adresse manifestement à l’intelligence de chacun de nous.

La pièce a été créée à St-Quentin-en-Yvelines en janvier 2019, puis est partie en tournée, jouée par deux comédiens (J. Latarjet et son trombone, ainsi qu’Alexandra Fleischer) en insérant une projection vidéo verticale. Elle devait être programmée en Avignon cet été mais les représentations ont été annulées tout comme le Festival. Elle sera reprise sans nul doute plus tard.


Marie Du Crest



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A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.