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Le joli mois de mai, Emilie de Turckheim

Ecrit par Yann Suty 30.04.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Héloïse D'Ormesson

Le Joli mois de mai, 128 pages, 14 €

Ecrivain(s): Emilie de Turckheim Edition: Héloïse D'Ormesson

Le joli mois de mai, Emilie de Turckheim

Emilie de Turckheim est une menteuse. Son quatrième roman commence par une phrase que l’on ne peut évidemment pas croire : « Vous allez voir, je sais pas raconter les histoires ». Franchement, qui voudrait continuer plus loin une histoire mal racontée ? D’emblée, on sait qu’Emilie de Turckheim va s’amuser avec le lecteur. Elle lui propose un jeu, alors, jouons !
Le livre s’intitule Le Joli mois de mai. Faut-il également le croire ? Pas davantage. Car le roman s’ouvre et ce mois de mai ressemble à un mois de novembre avec toute sa gadoue. « On se croirait à l’automne ». Non seulement le temps n’est pas de la partie, mais surtout des « Parisiens » débarquent dans la vaste propriété avec chambre d’hôtes alors que d’habitude, ils ne viennent qu’à l’automne, le véritable, pour s’adonner aux plaisirs de la chasse.
Ces « Parisiens » en question sont : un inspecteur à la retraite, un couple que l’avarice rend fous, un militaire très discret et un tenancier de bordel homosexuel. Ils viennent parce que le propriétaire des lieux, Monsieur Louis, est décédé un mois plus tôt. Il a reçu une balle dans la gorge. « Il a un trou de fusil à travers lui ».

« Si vous êtes tous les cinq rassemblés ce soir dans le recueillement le plus émouvant c’est parce que Monsieur Louis qui avait ni femme ni enfant ni amis ni considération pour personne à part son chat Grin vous a choisis par hasard dans sa liste de clients pour vous léguer tout ce qu’il a pas pu donner par amour aux siens puisque comme je l’ai dit personne n’était à lui ».
Par testament, il lègue donc à cinq clients chasseurs sa maison, sa forêt, son élevage de porcs, mais aussi Aimé, son homme à tout faire, qui est aussi le narrateur de l’histoire, lui qui ne sait justement pas les raconter, mais qui va quand même s’y employer pour notre plus grand plaisir.
« C’est dommage que c’est moi et pas Lucette qui raconte cette histoire parce que Lucette elle a le don de bien tout dire, en expliquant qu’est-ce que c’était l’odeur de la maison, qu’est-ce que c’était la voix de M. Machin, qu’est-ce que c’était qu’il a dit celui-là et comment qu’elle lui a répondu celle-là. Et aussi, Lucette, elle fait bien attention à garder des surprises pour plus tard quand elle raconte une histoire. Elle dit que c’est le “suce-pence” ».
Ils attendent tous impatiemment le notaire, dont l’arrivée est prévue pour le lendemain. Il ne viendra jamais. Mais tout est en place pour un huis-clos à la Agatha Christie, un véritable jeu de massacre (au sens propre comme au figuré) où l’on s’amuse beaucoup. Car si tous ces faux héritiers sont rassemblés ici, c’est pour une raison. Reste à connaître laquelle, ainsi que le sort qui leur est réservé.
En adoptant un style oral et décalé, Emilie de Turckheim multiplie les jeux de mots, les trouvailles linguistiques qui font mouche.
Quelques exemples :
« Elle avait oublié de mettre les tissus que les filles mettent sous leurs habits pour cacher les fesses et les seins, et Martial avait les hormones. Les hormones c’est quand on voit une fille et qu’au lieu de penser qu’elle est gentille et qu’elle a de jolis cheveux on pense qu’elle est à genoux et qu’elle prend dans la bouche notre petit oiseau ».
Ou bien :
« Pour bien vous décrire Martial, je dirais que c’est un imbécile. Je dis pas ça pour être méchant, mais parce que si on regarde juste son intelligence, on voit tout de suite qu’il en a pas ».
Emilie de Turckheim s’amuse avec le lecteur et amuse, en semant des indices ici et là. Le Joli mois de mai est un petit moment de plaisir coupable. Que la cruauté a parfois du bon !

 

Yann Suty


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A propos de l'écrivain

Emilie de Turckheim

Née en 1980, Emilie de Turckheim a publié à 24 ans Les Amants terrestres (Le Cherche Midi, 2005) puis Chute libre (Editions le Rocher, 2007). Son expérience de visiteur à la prison de Fresnes lui inspire Les Pendus (Ramsay, 2008). Elle a également publié Le Joli mois de mai (Héloïse d’Ormesson, 2010).

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock