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Le Grand Jeu, Céline Minard (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 10.01.19 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Rivages poche, Roman

Le Grand Jeu, 220 pages, 7,80 €

Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Rivages poche

Le Grand Jeu, Céline Minard (par Emmanuelle Caminade)


Le Grand Jeu nous propose un intense questionnement s’incarnant dans une forme romanesque permettant à son auteure de nous entraîner avec légèreté dans un parcours philosophique et métaphysique ardu. Céline Minard aime en effet « transmettre du désir pour une littérature qui donne à penser ».

Expérimentant sans cesse de nouveaux espaces d’écriture, elle ouvre cette page en altitude sur une paroi verticale surplombant le vide : un espace, un territoire « qui est là » mais qui est aussi « ailleurs », depuis lequel une alpiniste solitaire, se plaçant délibérément dans des conditions extrêmes, cherche à se dépasser, semblant viser une transcendance spirituelle. Et, avançant « pas à pas avec constance », en « gagnant patiemment des centimètres », le poids du corps sur chaque prise comme « une syllabe pensée », dirait Erri de Luca, selon lequel il appartient à l’écrivain d’ouvrir des voies sur la neige vierge et non de suivre une trace déjà battue.

En « réponse sauvage » à sa détresse, une femme a acheté « un îlot de 200 hectares de roche, de bois et de prés au cœur d’un massif montagneux de 23 km2 » pour s’y retirer de la société des ingrats, des envieux et des imbéciles qui cherchent à vous dominer ou vous détruire. Elle s’installe dans un abri accroché à un éperon granitique à « la limite supérieure » de ce territoire, sorte de « tube de vie » intégrant toutes les techniques de pointe, en parfaite adéquation à cet environnement. Elle semble avoir mesuré tous les risques et calculé les conditions optimales pour mener une expérience d’autarcie et s’efforcer de vérifier son hypothèse.

A la fois expérimentatrice et objet de l’expérience, elle tente en effet de montrer qu’on peut vivre et « atteindre sa propre cohérence » hors du jeu des hommes. Qu’on n’a pas besoin de « ce répondant » car il est enfoui en nous. Etre « hors jeu, au-delà de l’impasse. Extatique ? ». Il lui faut ainsi « arrimer la marche de [sa]vie » tout en travaillant son détachement en construisant sa « maison autonome », en trouvant sa propre forme, « la forme particulière de sa présence au monde » lui permettant d’atteindre « la paix de l’âme ».

Depuis le volume fuselé aux courbes rassurantes qui lui sert de refuge, elle rayonne ainsi alentour, empruntant plusieurs « vires » pour vaquer à ses occupations, cultiver son jardin et effectuer les gestes simples de la survie, mais aussi explorer, s’approprier son territoire en variant les approches, car « plus il y a de chemins pour partir et pour rentrer chez soi mieux ça vaut ». Très vite cependant, s’aventurant à la limite du territoire voisin, elle aperçoit une cabane puis une silhouette et se retrouve brutalement confrontée au risque de la rencontre, de « la menace » et de « la promesse » qui lui sont inhérentes, ce qu’elle n’avait pas envisagé : « Il n’était pas prévu qu’un humain me dérange»…

« Et si c’était au milieu d’une multitude de formes de vie différentes qu’on pouvait obtenir la sienne propre ? La plus complexe, la plus libre, la plus désintéressée ».

Exercice de vie et exercice littéraire semblant se confondre chez Céline Minard, cette interrogation nous éclaire sur l’écriture de cette auteure. Une écriture qui trouve sa singularité, son unité, dans la diversité des espaces explorés auxquels il cherche à s’adapter intimement.

Le roman se présente sous la forme d’un journal de bord dans lequel l’héroïne note tout ce qu’elle observe et saisit, tant par le corps que par l’esprit. Elle y relate la mise en place et le déroulement de cette expérience de manière exhaustive, avec sobriété et précision (chiffrée et lexicale), n’hésitant pas à recourir au vocabulaire spécialisé et aux inventaires, mais sans excès. Elle y décrit les paysages sur lesquels porte son regard et les animaux qu’elle croise, comme ses moindres faits et gestes quotidiens, au plus près de ses sensations visuelles, auditives, tactiles ou olfactives.

Et cet ancrage physique dans la matérialité du monde terrestre, l’attention et la concentration qu’elle y déploie, la fait paradoxalement décoller vers un monde flottant et mystérieux. Surgissent en effet en parallèle une foule de pensées contradictoires, de questions aux réponses incertaines, tandis que la solitude et le silence, la lumière comme l’obscurité dans cette âpre nature sauvage semblent générer des hallucinations visuelles ou auditives.

Malgré le sérieux de l’entreprise, Céline Minard mène son récit avec beaucoup de simplicité et une pointe de dérision, sans rechercher d’effets, dans un style épuré et apaisé, limpide. Et ce roman avançant patiemment dans sa recherche d’équilibre pour nous mener d’un monde à l’autre, et dont l’écriture peu à peu s’élève et s’abandonne, passant du constat matériel prédominant aux visions et aux révélations de l’ivresse mystique, sonne toujours juste. Il y a en effet beaucoup d’authenticité dans ce grand jeu – si loin d’un « grand je » – qui fait résonner en profondeur un registre grave. Et l’auteure, dans son titre comme tout au long de son récit, nous renvoie à l’orgue, cet instrument dont la puissance du souffle s’appuie sur une très grande diversité de timbres. Une splendide métaphore du jeu de la vie et de l’écriture.


Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Céline Minard

 

Céline Minard, née en 1969, est l’auteur de plusieurs ouvrages, Le Dernier Monde (2007), Bastard Battle (2009) et Olimpia (2010), So Long Luise (2011), Faillir être flingué (2013), Le grand jeu (2016), Bacchantes (2019).

 


A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.