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Le grain dans la meule (1), Malek Ouary

29.02.12 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman

Le Grain dans la meule, Editions Bouchène, janvier 2000, 176 p. - 14,79 euros

Le grain dans la meule (1), Malek Ouary

Au coeur d’un lieu reculé. A Tighilt. Un village, sur les montagnes de Kabylie (2). Au milieu d’un vaste champ, Tebbiche, le berger des Ath (3) Sammer s’assoupit un long moment. Lors de son sommeil, son troupeau s’introduit dans le champ des Ath Qassy ravageant leur récolte. Afin de sanctionner le berger, Akli, fils de Da (4) Tibbouche, rase le côté droit de la moustache de Tebbiche. Et pendant que ce dernier traverse le village, il fait l’objet de moqueries de la part des villageois. Inconscient de la gravité de la situation, il se met à raconter sa mésaventure avec beaucoup de désinvolture. Mais l’affaire est grave ! "Tragique plaisanterie qui porte en elle la semence dun drame. Dieu fasse quà notre village soit épargnée une nouvelle dette de gorge", se lamente un vieillard.

Vengeance par le sang ! Selon la tradition millénaire. Et "trois jours plus tard () lorsque les villageois entendirent deux coups de feu (...) ils comprirent que lirréparable était accompli."

Pour échapper à la vengeance du clan des Ath Quassy, Idhir, l’assassin de Akli quitte Tighilt pour se réfugier au sud du pays. Mais le sens de l’éthique et du devoir l’oblige à revenir au village pour affronter son destin si tragique soit-il ! Et c’est dans cet état d’esprit qu’Idhir se rend chez ses ennemis.

Quel sort sera réservé à l’assassin du fils ? Da Tibouche appliquera-t-il la loi du talion ? Aura-t-il plutôt recours à une solution de remplacement à la dette du sang ?

C’est ce que les lecteurs/trices découvriront à travers « Le Grain dans la meule », roman publié pour la première fois en 1956 par Malek Ouary, l’un des premiers auteurs algériens d’expression française.


A Tighilt, un ordre social, un Code de lhonneur, des moeurs et des coutumes

 

La moustache, symbole de virilité. L’honneur, un bien, un patrimoine, un capital qui se conserve, se préserve, se lègue, se perpétue intact, sans tâche ni souillure dans une société qui se reproduit à l’identique. Où le sens du devoir et le respect de soi et des autres sont autant d’éléments qui caractérisent les comportements humains et régulent l’ordre social. Un monde clos, fermé sur lui-même qui fonctionne en autarcie, régi par un code de l’honneur qui obéît à une tradition millénaire qui se transmet de génération en génération. Un code qui préconise la loi du Talion faisant prévaloir l’idée que tout meurtre commis doit être puni et vengé par le sang. Autant d’éléments qui immergent les lecteurs/trices au coeur d’une histoire où les rebondissements rythment l’action de ce roman qui regorge de proverbes, de poèmes, de contes qui nous renseignent sur le patrimoine culturel d’un village kabyle, Tighilt, et du monde berbère, en général. Une histoire construite sur le modèle d’une fable qui se déroule à l’intérieur d’une société à structure patriarcale, de type collectif, organisée en "communautés" considérées comme des systèmes de places et de noms pré-assignés aux individus et - qui - se reproduisent à lidentique à travers les générations (Claude Dubar, 2000).

Dans ce type d’organisation sociale caractérisée par la solidarité par similitude, ou encore la solidarité mécanique, (E. Durkheim), les destinées individuelles sont façonnées par le groupe. Chaque membre est identifié à partir de son groupe d’appartenance qui lui assigne un statut, une place et un rôle bien déterminés : les Ath Qassy, Ath Sammer...

Ces individus ont une conscience collective très élevée. Leur attachement à leur groupe d’appartenance est très fort. Et partagent une communauté de destin, de valeurs, de sentiments et de croyances. Leur «esprit de discipline» renforce les liens d’engagement et de dépendance entre les membres du groupe favorisant ainsi leur intégration dans la société.

La vengeance est une affaire familiale et revêt une dimension collective. Et si la solidarité et l’esprit de partage sont des éléments qui soudent les individus et structurent le groupe, la  communauté se montre intransigeante envers "le maillon défaillant". Car tout manquement aux règles du fonctionnement collectif est considéré comme une offense et une atteinte au groupe et ainsi une menace à sa cohésion.

A travers «Le Grain dans la meule», Malek Ouary livre aux lecteurs/trices une description microscopique et minutieuse de l’organisation sociale, culturelle, spatiale et morale de la société kabyle pré-coloniale par le truchement d’une écriture poétique, finement ciselée, riche et chargée de détails et de symboles.

Ce roman à suspense construit selon une trame où le mystère et l’attente tiennent les lecteurs/trices en haleine et où le surgissement les guette au fil des pages qui se tournent au rythme de l’action et de son flot d’événements a été décrit par Maurice Monnayer comme un documentaire passionnant et une excellente initiation aux moeurs du monde berbère avant larrivée des Français.

Et pour Charles Bonn, Le Grain dans la meule fait partie des romans "de la tension tragique entre deux mondes". Car "même si la colonisation nen est pas lobjet central, cest bien de la dislocation de la société colonisée quil sagit."


Notes


1) «Le Grain dans la meule», premier roman de Malek Ouari a été publié en 1956 par les Editions Buchet-Chastel à Paris. Il a été adapté au théâtre en six épisodes et joué par des comédien(ne)s de la Comédie française.

En Algérie, le roman a été adapté au cinéma par le réalisateur Mohamed Iftissen sous le titre «Les rameaux de feu».


2) La Kabylie est une région montagneuse située au nord d’Algérie, entourée de plaines et de la mer méditerranée au nord.


3) Chez les Berbères, le préfixe «Ath» ou «Aît» est un marqueur de filiation qui signifie "ceux de» ou encore  «fils de".


4) Chez les Kabyles, l’expression «Da», diminutif de Dada est une marque de respect qui signifie "oncle".


Nadia Agsous


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