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Le Gardien, Harold Pinter

Ecrit par Cyrille Godefroy 18.12.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Folio (Gallimard), Iles britanniques

Le Gardien, novembre 2017, trad. anglais Philippe Djian, 240 pages, 7,20 €

Ecrivain(s): Harold Pinter Edition: Folio (Gallimard)

Le Gardien, Harold Pinter

Harold Pinter ou l’art de l’ambiguïté

Tour à tour poète, romancier, comédien, opposant politique…, Harold Pinter (1930-2008), prix Nobel de littérature en 2005, se distingue au premier chef par son œuvre théâtrale. Le Gardien, une de ses pièces les plus célèbres, inspirée de sa propre expérience, fut représentée et publiée en 1960. Elle met en scène, entre réalisme et grotesque, un huis-clos déroutant entre trois hommes : Mike, le propriétaire d’une maison délabrée, son frère Aston, occupant de ladite maison, et Davies, un vieil homme sans domicile fixe qu’Aston accepte d’héberger.

Davies, fieffé parasite et raciste accompli, use de cautèle afin de gagner la confiance des deux frères et prolonger ainsi son séjour. Malgré la générosité initiale d’Aston et la volonté de Mike d’engager un gardien, Davies peine à s’entendre avec ces deux lascars et semble à tout moment menacé de rudoiement ou de renvoi. En effet, les obsessions, les bas instincts et la rigidité psychique de chacun des personnages l’emportent sur leur aspiration à l’harmonie et sur leur capacité d’adaptation. S’amorce alors une lutte d’influence et de territoire où s’ancre la défiance, chacun manœuvrant de manière à préserver son espace de sécurité. Le trait commun à ces trois énergumènes est leur instabilité velléitaire. Chacun porte en lui un projet précis sans cesse différé et dilué dans la médiocrité de leur quotidien.

De prime abord, cette pièce pècherait par son manque de relief. Elle recèle pourtant une densité, un sel et un intérêt que seules une représentation ou une deuxième lecture révèlent. Au gré de dialogues parfois chaotiques matérialisant les limites du langage et l’incommunicabilité résiduelle entre les êtres humains, émergent peu à peu la personnalité et les motivations profondes des trois protagonistes. Au rythme d’incessants allers-retours, contre-pieds, volte-face et coq-à-l’âne, Pinter concocte une relation triangulaire insolite avec pour composantes essentielles l’aboulie cinoque et taciturne d’Aston, la rouerie geignarde et vaniteuse de Davies, l’excentricité versatile et dominatrice de Mike.

La trame, marquée par une tension et une imprévisibilité extrêmes, se déploie entre gravité et comique, entre clownesque et pathétique, sans qu’aucun registre ne prévale. Les sautes d’humeur des personnages, leur oscillation entre compréhension et brusquerie, bienveillance et agressivité, charité et machiavélisme placent ipso facto le lecteur en perpétuel déséquilibre, ballotté du malaise au rire, de l’angoisse au soulagement, du dépit à la stupéfaction.

De fait, lorsque Pinter écrivait, il déclarait laisser toute latitude à ses personnages, exerçant un contrôle a minima sur eux de sorte qu’ils se réalisaient selon une logique de l’incohérence propre à l’inconscient : « Un personnage qui, sur scène, ne peut donner aucun argument convaincant, ni aucune information, en ce qui concerne son passé, son comportement présent ou ses aspirations, pas plus qu’il ne peut donner une analyse compréhensible de ses mobiles est aussi estimable et digne d’attention que celui qui, singulièrement, peut faire tout cela ».

Avec Le Gardien, merveilleusement incarné sur la scène française par Jacques Dufilho, Harold Pinter élabore, sans préméditation aucune, une parabole de l’homme vulnérable en proie à l’emprise, la perversité, l’égoïsme, la violence, l’irrationalité de ses congénères. Cette pièce consacre un théâtre de l’ambiguïté et de l’absurde, vaguement assimilable à l’univers d’auteurs tels que Beckett, Kafka ou Ionesco. À cet égard, l’œuvre de Pinter ne restitue pas moins le mystère et la complexité de l’âme humaine.

Extrait :

DAVIES : Ma foi… c’est un drôle de numéro, votre frère.

MICK : Quoi ?

DAVIES : Je disais, c’est un drôle… quand même un drôle de numéro, votre frère.

Mick le dévisage.

MICK : Drôle ? Pourquoi ?

DAVIES : Eh bien… il est drôle…

MICK : Qu’est-ce qu’il a de drôle ?

Pause.

DAVIES : De pas aimer travailler.

MICK : Qu’est-ce qu’il y a de drôle à ça ?

DAVIES : Rien.

Pause.

MICK : Je dirais pas que c’est drôle.

DAVIES : Moi non plus.

MICK : Commencez pas à vous montrer trop critique.

DAVIES : Non, non, j’en avais pas l’intention, j’avais pas… je disais seulement…

MICK : Soyez pas trop désinvolte.

DAVIES : Écoutez, tout ce que j’ai dit, c’était…

MICK : Fermez-la !

 

Cyrille Godefroy

 

 

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A propos de l'écrivain

Harold Pinter

 

Harold Pinter (né le 10 octobre 1930 et mort le 24 décembre 2008 à Londres) est un écrivain, dramaturge et metteur en scène britannique. Il a écrit pour le théâtre, la radio, la télévision et pour le cinéma. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 2005.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).