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Le garçon, Marcus Malte (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 10.10.18 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

Le garçon, août 2018, 592 pages, 8,90 €

Ecrivain(s): Marcus Malte Edition: Folio (Gallimard)

Le garçon, Marcus Malte (par Cyrille Godefroy)

 

Écrit par Marcus Malte et publié chez Zulma en 2016, Le garçon vient de sortir en poche chez Folio. Contrairement à flopée de spécimens, cette promotion n’est pas usurpée, pas plus que l’attribution du prix Femina 2016. Le garçon est un roman d’aventures par excellence, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que le héros se nourrit d’expériences advenues par hasard ou par accident, se confronte à une multitude d’évènements pour ainsi dire concoctés par les émissaires invisibles du destin. En l’occurrence, ce roman initiatique déroule le périple d’un enfant sauvage et mutique catapulté dans le monde, projeté dans le tourbillon de l’Histoire, propulsé dans la France du début du vingtième siècle.

Durant la scène d’ouverture, poignante et crépusculaire, le garçon de 14 ans porte sa mère agonisante sur le dos, cheminant péniblement vers la mer. Celle avec qui il a toujours vécu en reclus meurt et le laisse seul face à son destin. Le garçon entame alors une errance sur les chemins de France, laquelle s’achèvera de l’autre côté de l’atlantique : « C’est l’incontrôlable pulsion du dromomane qui le meut ».

Durant 30 ans (1908-1938), le petit sauvage s’expose à tous les vents de la vie, à toutes les turbulences qu’une société peut secréter. Il connaît « nombre de ravages et quelques ravissements », parmi ces derniers une amitié fraternelle puis une passion torride avec Emma, celle pour qui « la vie ne vaut que par l’amour et par l’art ». Elle l’initie à la littérature, ils s’essaient au sexe, Sade à l’appui. Indicibles délices. Jeux interdits. Leurs corps et leurs âmes s’enlacent, leurs bouches se scellent, leurs fluides se mélangent. Extase des sens. Sérénade printanière.

L’amour et le bonheur longtemps ne durent et, à la fin de l’été 1914, sur le garçon s’abattent les ténèbres et l’effroi, à ses pieds se déversent le sang et le chaos. Charnier inextricable. Les armes, elles, parlent. Au son de la Marseillaise, des millions d’hommes se jettent dans les bras de la mort. Tragique étreinte. « La saison écarlate a commencé. Elle n’est pas près de s’achever ». Les corps tombent, l’un après l’autre ou par touffe entière. Absurdement. Inutilement. Les mètres gagnés sont rendus à l’ennemi les jours suivants. Nul pactole à ce jeu, juste une mise humaine. Les corps vaillants s’effondrent, face contre ciel. Les bouches concèdent à la terre leur ultime baiser. Au choix. Les énergies désirantes, sous une pluie de balles et d’obus, exhalent leur dernier souffle. Des fils, des maris, des pères désertent prématurément la vie et laissent dans leur sillage sanguinolent un silence et un vide irrémédiables.

Au cours de ses pérégrinations, le garçon se dévêt de son innocence, prend conscience « d’une condition excessivement et inexorablement douloureuse ». Sur le front de l’est, il décroche ses galons de tueur chevronné, de nettoyeur solitaire, avec une prédilection pour l’arme blanche, celle des peaux rouges, nette de tout bruit. Il croise un certain Adolf peignant dans la campagne ; il l’épargne, par amour de l’art. Finalement, une mitraille allemande frappe le garçon de plein fouet, l’extirpe de ce brasier, le sauve d’une mort certaine. Mais il portera à jamais sur son corps les « glyphes d’une civilisation barbare », trimballera pour toujours dans son esprit les stigmates de l’impensable, la voix de l’innommable. Hanté à tout jamais, le prince du coupe-coupe : « Rappelle-toi les globes vitrifiés, l’opaque gelée où les corbeaux piquaient du bec, rappelle-toi les orbites caves et sombres des cadavres ». Au fil de son imprégnation dite civilisatrice, l’homme des bois sans doute s’interroge : est-ce ainsi que les hommes vivent ? Est-ce sur ce sordide marécage que le fleuve de la vie débouche, des êtres chers qui trépassent, des hommes qui s’entre-déchirent, des nations qui se haïssent ? Le garçon ignore que le pire est à venir. Que l’exaltation nationaliste n’a pas encore produit tous ses ravages. Peut-être le pressent-il simplement.

Roman d’aventures donc, mais l’aventure n’est qu’un prétexte, le canal où s’écoule un flot continu de sentiments, d’émotions, de réflexions. Malte imprime à ce flux luxuriant sa sensibilité, sa subtilité et sa délicatesse, lesquelles se teintent sporadiquement d’un romantisme suret. Via son héros muet, Malte dit l’essentiel. À l’aise dans tous les registres, il crée un récit arc-en-ciel dont les reflets chamarrés scintillent à la surface transparente de notre imaginaire. Alternant les mélodies mélancoliques et les refrains enchanteurs, les parenthèses historiques et les apnées intimistes, l’épopée du garçon ressemble à certains égards à l’odyssée donquichottesque de Cervantès, en moins flamboyant, en moins extravagant, mais en plus déchirant. La prose de Marcus Malte, tirée au cordeau, d’une sobriété tranchante et redoutable, étincelante de lucidité et de sagesse, traduit remarquablement le parcours insolite et bigarré de son héros. Cette langue aux sonorités ensorcelantes se magnifie littéralement lorsque l’auteur de Garden of love dépeint ces instants si intenses que sont la fièvre érotique et l’horreur des tranchées. Sous son efflorescente éloquence germent un hymne à l’amour et un manifeste pacifiste. Les temps heureux sont si fugaces : « Non seulement la beauté et l’harmonie ne durent ni ne s’emportent, mais aussi bref que fut le temps où elles nous sont apparues leur souvenir persiste, et leur absence ainsi mise en relief rend d’autant plus vertigineux le vide qu’elles nous laissent ».

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos de l'écrivain

Marcus Malte

 

Marcus Malte est né en 1967 à la Seyne-sur-Mer. Il est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Garden of Love (récompensé par une dizaine de prix littéraires, notamment le Grand Prix des lectrices de Elle, catégorie policier) et, plus récemment, Les Harmoniques.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).