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Le feu d’Orphée, Conte poétique, Patryck Froissart

Ecrit par Olivier Verdun 02.03.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Contes, Ipagination

Le feu d’Orphée, Conte poétique, septembre 2016, 365 pages, 17,50 €

Ecrivain(s): Patryck Froissart Edition: Ipagination

Le feu d’Orphée, Conte poétique, Patryck Froissart

 

Publié dans la collection Poésie des Editions iPagination, jeune maison dont le catalogue s’enrichit régulièrement d’œuvres d’une riche diversité, cet ouvrage de Patryck Froissart sous-titré Conte poétique est indéniablement, par sa structure, sa composition, son inspiration et sa vaste mise en réseau intertextuel et interculturel, aussi original que peut sembler a priori banalement littéraire sa thématique centrée sur la passion contrariée et la relation triangulaire constituée classiquement par la femme aimée et par l’amant et son rival.

L’ouvrage comprend 42 contes, soit autant de variations sur le thème, chacun se décomposant de façon quasiment systématique en une pièce en vers proches de la prosodie classique, un morceau en vers libres, et un récit en prose poétique.

Issa Asgarally, docteur en linguistique de l’Université Paris V-René Descartes (Sorbonne), analyse ainsi cette structure originale dans la longue préface qu’il a consacrée à cette œuvre :

L’alternance de poèmes et de prose, d’où peut-être le sous-titre « Conte poétique », pourrait dérouter certains lecteurs. Elle n’est pas le fruit d’un pur hasard. Elle repose sur une construction minutieuse qui est faite de continuité et de ruptures. Continuité, car des mots-clés semblent assurer le lien d’un texte à l’autre […]. Mais Le feu d’Orphée présente également des ruptures. Sa disposition en puzzle est en affinité avec le mode de lecture qui est le nôtre aujourd’hui, consistant à passer d’un type de texte à un autre, et donc à mener deux ou trois lectures à la fois.

« Continuité et ruptures »… La composition est en parfaite concordance avec la thématique.

Le personnage narrateur est l’amant, héros et victime, dont les moments de bonheur partagés avec la maîtresse connaissent itérativement, inéluctablement, la même chute, la même rupture : l’enlèvement de la femme aimée par un rival tout-puissant, le dieu des cieux et des océans, ou la fugue répétée de ladite amante incapable de résister aux appels, aux injonctions, aux menaces, ou aux offres mielleuses du démiurge.

Cet ouvrage de 365 pages est riche d’un réseau intertextuel, interculturel, inter-sociétal, inter-historique, inter spatial d’une extrême densité au sein de quoi les trois personnages apparaissent, disparaissent, réapparaissent sous de multiples avatars empruntés à la littérature d’une part et aux mythes les plus exotiques d’autre part, évoluant dans un très large spectre spatio-temporel mêlant lieux réels, jusqu’aux plus prosaïques, voire triviaux, et endroits imaginaires engendrés par une rêverie poétique sans limites.

Je la traque et la poursuis dans les ans lents, les eaux pressées, les airs fuyants, transmigrateur à gré, d’ère en ère.

Pour exemples :

– Le narrateur poète amant se retrouve dans les aléas de la narration sous les traits et avec les caractères et attributs d’un nouvel et pitoyable Icare, d’un berger berbère, d’un émir oriental, d’un poète ayant acquis l’immortalité, du Domingue de Paul et Virginie, de Krishna, du roi Hérode Antipas, d’un faux chasseur de marrons, de l’apôtre Simon, d’un amant de Lilith, d’un adolescent borain, du meurtrier d’Hathor, du légendaire Fin Demné, du chroniqueur Jehan Froissart, du prince hindou Sawant Singh, de Siddharta Gautama… de Robinson Crusoé et de bien d’autres encore.

 

Je fus jadis, on l’a eu lu, cet émir qu’elle élut.

Sur le miroir veiné des marbres du palais s’imprimait vaporeux sous la soie de ses pieds le canevas précieux de son pas papillon. Combien de fois fiévreux m’aplatis-je à la mosaïque à sa trace embaumée pour en butiner vite la finesse vive avant qu’elle volât ?

 

– Les décors des scènes se multiplient, à l’infini, mouvants et se superposant, pour un personnage quasiment pourvu de la capacité de téléportation : plage de La Réunion, littoraux de tous points de la planète, Madagascar, Maroc, Namibie, Inde, Scandinavie, île Maurice, Samarie, France, Espagne…

 

Porté, par l’amitié du sable, sur la lisière du désert, je fis métier de pâtre. Je menais, placide et patient, mes bœufs au pays de Sumer quand Inanna perça, la volage, la voûte, pour un autre temps lassée de la torride étreinte, du tentacule du rayon, de la flammèche de la langue de Râ, du soufre sucré du soupir astral, du baiser fauve du dragon des cieux…

 

– Le temps du récit transcende les époques, babylonienne, pharaonique, romaine, médiévale, coloniale, contemporaine, jusqu’à se projeter dans un futur lointain d’apocalypse.

Alors se fit le tout désert, l’intégrale dépression, où des tribus décimées erraient, bandes étiques de spectres à la joue hâve, à la mamelle cave, ombres cachectiques qui gémissaient […]. Lorsque s’affala le cadavre ambulant du dernier pasteur, je captivai la lumineuse au teint d’arcanne et le seul couple sain des bovidés, et les téléportai sur une des sept mille répliques de la planète bleue, en un endroit que je nommai Nouveau Namib […]. Elle me fit Adam puis nous nous fécondâmes.

L’emploi de la première personne confère aux textes une tonalité tantôt plaintive, tantôt belliqueuse, tantôt résignée, tantôt révoltée, avec des envolées d’un lyrisme puissamment impressif. L’alternance formelle témoigne à la fois du pouvoir de création poétique que possède l’auteur et de ses talents de conteur. Les textes sont écrits dans un phrasé français pur, de style classique, usant cependant d’un corpus lexical remarquablement étendu, l’auteur recourant à des vocables et à des expressions allant des plus modernes et des plus banals à l’inusité, au désuet, aux régionalismes, aux idiolectes, au moyen et à l’ancien français, ce qui peut produire des effets surprenants et qui est susceptible de contraindre le lecteur à ouvrir ici ou là ses dictionnaires, quoique le choix du mot ou de l’expression paraisse toujours en adéquation avec la situation et son contexte spatio-temporel.

 

Fille de Nyx file mon temps

Sur la quenouille élémentaire

Roue mes fuseaux carde mes ans

Fille angulaire induis mon temple

Arque à ma tempe la lumière

De ses piliers Boz et Jakin

 

Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage, dit le dicton. Il semble évident que Patryck Froissart a inlassablement mis en œuvre ce conseil.

 

Olivier Verdun


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A propos de l'écrivain

Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l’Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires pour le magazine La Cause Littéraire, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie. Il est membre de la Société des Gens de Lettres, et de la Société des Poètes et Artistes de France. Il a publié en 2011 La Mise à Nu, roman (Mon Petit Editeur) ; en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur) ; en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (iPagination) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (iPagination). Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par les Editions iPagination.

 

A propos du rédacteur

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Rédacteur


Olivier Verdun est professeur de philosophie en Bretagne, après avoir longtemps vécu et enseigné à l'étranger. Il a publié deux recueils de poésie : Fragments de rêves / Débris d'azur (Edilivre, 2008) et Au gré des regs contondants, préfacé par Gérard Bocholier (Editions de l'Atlantique, 2010). Il est l'auteur d'articles philosophiques et de textes littéraires dans diverses revues, en France, en Belgique et au Québec. Plusieurs ouvrages sont en préparation croisant la poésie, la philosophie et la fiction.