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Le Dibbouk et autres textes, Jérôme Sas

Ecrit par Martine L. Petauton 22.12.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Contes, Essais

Le Dibbouk et autres textes, Ed. Société des écrivains, 13 €

Ecrivain(s): Jérôme Sas

Le Dibbouk et autres textes, Jérôme Sas

Rien que le titre et le grimaçant bestiaire médiéval de Notre-Dame, de la couverture, vous poussent vers ce panier de très belles écritures, où l’on butinera mini nouvelles, pages simples, poèmes, allant parfois, comme la cerise tombée au fond du panier du marché, jusqu’à n’être qu’un seul vers, mais avec quelle majesté, quand tout est dit, et du malheur de vivre et du poids insupportable du passé, dans ce qui ferme le livre : « j’ai perdu le sommeil mais cela ne me dérange pas trop »…

Les deux préfaces sont incontournables, puisque l’auteur, encore jeune, a choisi de quitter la vie, et que le regard de ces deux amis-connaisseurs est le passage nécessaire pour entrer dans le livre. Ainsi, nous sont donnés les matériaux de la trace, de la Pologne d’antan aux grands camps de la mort, jusqu’en une France qui lui va mal – vêtement mal taillé, semble-t-il. Dès la préface, aussi, tombe – orage en plein été – une terrible maladie mentale, écartelée – ou, écartelante – entre abîme et  hauts sommets, qui hante la vie de Sas, et façonne son écriture même.

Dans la mythologie juive d’Europe de l’Est, le dibbouk est bien plus qu’un « simple » démon ; il habite un corps, mais peut, à l’occasion, s’habiller de l’âme d’une personne décédée (ou d’un groupe) et rend fou la personne investie. Un roman récent d’Elie Wiesel Un désir fou de danser, et les premières images du film des frères Cohen A serious man mettaient – souvenons-nous – le dibbouk à l’honneur.

Comme souvent avec la culture juive, ce drôle de démon est, la plupart du temps, partagé de peurs et de rires, via le grotesque des contes.

Ici, c’est autre chose : « mon ami dibbouk, tu es le miroir noir de mon corps… tu m’as chahuté sur une mer fangeuse et sans issue » dit J. Sas, dès la première nouvelle. C’est donc dit ; ce dibbouk est un marqueur de sombre dépression, passeur de tous les savoirs obscurs d’une culture et porteur du plus lourd passé qui soit : la Shoah, elle-même.

C’est ainsi qu’on croisera, page après page – et en symbiose avec le grand Appelfeld, plus d’une fois – la Pologne (avant le Ghetto, notamment) : « lande de fables, de saveurs, de couleurs », dans laquelle « les juifs c’est un pays dans le pays » ; la Pologne, encore, ses tonalités les plus sombres : « Sobibor, Treblinka, Auschwitz… » mots qui crient, qui fusillent, qui disent, écrits de ci de là, sans presque insister, mais dont la présence est constante : « les gens sont trop oublieux du limon dont ils sont faits ; cependant, il nous colle à la semelle » ; photos d’enfants à l’étoile, absences, souvenirs tellement lourds qu’il n’y a plus comme sortie que la mélancolie ; pas le sentiment, la maladie, dont trop peu de gens savent qu’elle tue…

La France de tous les jours, celle de vous et moi, mais habitée par ce parcours là, donne l’occasion à J. Sas d’écrire ses pages les plus justes ; pour moi, les plus belles : « premières traces de l’automne. Juste l’heure d’hiver. Je remonte ma montre. J’enfile mon imper »… Quant à La Baule en hiver : « on la voit qui se retourne sur elle-même, avec un petit air défiant de communiante giflée pour une peccadille, et qui se prépare à avaler de travers son missel de Guérande », voilà une phrase (pour moi, c’est « la » phrase du livre) qui risque de nous accompagner longtemps – et peut-être pas seulement dans nos marches d’hiver, le long des plages de l’Atlantique ; elle signe surtout l’immense talent de cet auteur, dont il faudra bien se contenter de lire – et avec quel regret – une œuvre aussi brutalement arrêtée.

Mais on navigue ici en culture juive – des pages savantes à la précision érudite abondent, d’ailleurs, sans pédanterie – et du coup, on plonge aussi en humour juif de la plus belle eau ! Allez donc voir, par exemple, ce Mordechaï ; qui « maronne sec ; son frère Salomon était arrivé de New-York avec sa femme Rachel, et leur moutard, David ; tous les ans, ils venaient passer Roch Hachana en famille ; une rouelle de veau jardinière les attendrait… » mais, bien sûr, ce jour-là, la cuisinière était en panne. Et là, on bascule chez les frères Cohen, à la française ; on nage dans ce mélange rires / mélancolie qu’on associe souvent à la culture juive (avant ou après la Shoah ?) sauf que chez Sas, et dans ce livre là, la mélancolie remporte la partie, et de loin.

Mais avec un tel bonheur de lecture !


Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Jérôme Sas

Jérôme Sas est né en 1967 ;

Mort d’un grand père à Auschwitz ; survie d’un père ayant échappé à la rafle du Vel D’hiv ; poursuivi par ces lourds héritages.

Malade, il se suicide en Février 2009.


A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)