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Le détroit, l'Occident barricadé, Mustapha Nadi

Ecrit par Martine L. Petauton 07.03.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Maghreb, Roman

Le Détroit, l'Occident barricadé. Editions Riveneuve, Janvier 2012, 216 p., 20 €

Ecrivain(s): Mustapha Nadi

Le détroit, l'Occident barricadé, Mustapha Nadi

Quelque part du côté de cet autre livre, Eden de Laurent Gaudé : Sicile/ Afrique, et entre les deux, ces coquilles de noix sinistrement ballotées sur une Méditerranée cireuse ; d’un Welcome, le film fameux, pour ces hordes posées entre papiers gras et descentes de police, au bord de l’Occident de toutes les civilisations… ce Détroit-là est tout simplement un livre important, souvent fondamental : sujet, construction, écriture… et, évidemment, message ! Déjà annoncé par le sous-titre « l’Occident barricadé » ; une histoire d’invasions barbares, en somme…

« Un homme veut fuir sa terre, rêvant juste d’une petite place sous le soleil du Nord. Qu’importe le brouillard, la pluie, ou le gel, pourvu qu’on ait le métro ! Tu seras un “harrag” mon fils, brûlant tes papiers comme ton passé ».

Drôle d’affaire de passage ? « un pont trop loin ? » que ce roman ? Récit/documentaire ? Croisant habilement (tapis de haute lice tissé à la marocaine) quelques destins d’hommes, puissamment posés par l’écriture sans concession, ni fioriture de Mustapha Nadi. Ceux qui montent d’Afrique ; Yacine, le marocain, Bilal, celui de Bamako, Tarek, l’Algérien. En quelques paires de lignes coupantes comme la machette, celui-là, notamment, amène avec lui la terreur des années de cendre dans son village. Un moment, parmi d’autres, de ce livre, qui prend à la gorge.

Tous ont fait de belles études, et, du coup, font voler en éclats la tenace représentation de « toute la misère du monde » analphabète – bon teint – qui s’échouerait sur nos côtes. On est en vue de l’an 2000 : « fin de siècle ; l’exil, c’est l’avenir », et c’est ville par ville – Casa, Tanger, Tétouan – vues des rues et quartiers déconseillés aux touristes, que s’organise la montée vers le détroit : « les candidats à une vie meilleure quittèrent Tétouan dans la voiture de Hassan, une Renault cinq des années “power flower”. Sur le pare-brise, un autocollant en forme de main de Fatima, au-dessus d’une marque d’assurance, les protège du mauvais œil »… Pages magnifiques, pour dire, en 3 mots frappés comme un thé à la menthe réussi, l’âme de ces villes : « Casa n’est pas Amsterdam, c’est un roman en trois tomes, glorieux passé, triste présent, et morne avenir, qui restent à écrire… restent l’affiche et le titre d’un film mythique qui n’a plus rien à voir avec le sujet… » atmosphères de vie quotidienne d’une justesse rare, précieuses comme tout un « Œil sur la planète » : « à la télé, on passait sans transition des versets du Coran et de commentaires d’oulémas éclairés à défaut d’être éclairants à une ambiance flonflons et cotillons sur fond de musique techno… ».

Drôle d’épopée toute en matins sales et en « haillons de vestes, parkas ternes en nylon “made in China” déchirés »… mer, passeur, bateaux : « en passant la barre des vagues, le zodiac claquait à chaque rouleau… » ; arnaque : « mais, mon ami, tu es  dans le Rif, au Maroc … Un silence de larmes … retour à la cage départ ! »…

Ceuta, enfin (ou fin, tout court) ; son mur, ses policiers espagnols : « Jose Naranja, de Bilbao, où il voudrait revenir, leva son fusil, visa, tira vers le grillage ; le barbare ne passera pas ! » ; « Bilal (le même âge que Jose) ne sentit pas la brûlure qui explosa sa poitrine avant la chute du corps, 3 Mai de Goya, les barbelés en plus, sur cette terre tant espérée… »

Là bas, au Maroc, la mère de Yacine n’a plus de nouvelles ; un franco- marocain, intégré – autre image de l’émigration – fait le voyage depuis « Barizz-Paris » pour le rechercher ; c’est un voyage dans l’autre sens, intercalé, décalé, qui sonne avec la musique occidentale (rock, jazz) qu’aime le quinquagénaire : « road ma vie », dit-il, en racontant l’enfance, l’école à Casa, à l’autre bout du temps ; juste après l’indépendance : « au Riviéra… c’est après l’entracte, et, en fonction de son humeur, c’est-à-dire des esquimaux-chocolat qu’elle avait réussi à vendre, que Madame Falanga laissait entrer quelques gamins gratuitement pour le deuxième film… » temps retrouvé, odorant, comme une madeleine qui aurait gardé un brin d’accent !


Livre message ; livre passage, et je crois, surtout, passeur d’humanisme, d’ouverture ; main qui se tend, sobre, mais forte de part et d’autre de ce détroit… livre à lire, à méditer ; beau livre d’homme.


Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Mustapha Nadi

Mustapha Nadi né au Maroc en 1957. Fortes études scientifiques en France ; aujourd’hui, chercheur réputé, ce livre est son premier roman.


A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)