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Le désir ultramarin. Les Marquises après les Marquises, Michel Onfray

Ecrit par Cyrille Godefroy 04.12.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Essais, Gallimard

Le désir ultramarin. Les Marquises après les Marquises, novembre 2017, 128 pages, 13 €

Ecrivain(s): Michel Onfray Edition: Gallimard

Le désir ultramarin. Les Marquises après les Marquises, Michel Onfray

 

Heureux qui, comme Onfray, a fait un beau voyage en Polynésie française sur les traces de Victor Segalen, homme de lettres tourmenté né à Brest en 1878 et retrouvé mort en 1919 dans la forêt d’Huelgoat en Bretagne. Lors de ses nombreuses pérégrinations, cet écrivain voyageur, médecin de formation, dépressif d’adoption, a séjourné plusieurs mois à Tahiti et aux îles Marquises, en quête « d’un monde épargné par l’idéal ascétique chrétien ».

Au fil de son séjour aux antipodes, par petites touches, Michel Onfray dessine le portrait de ce poète opiomane et, en philosophe du corps, du désir et de la terre, ressuscite son esprit nietzschéen : « Segalen fut un grand voyant, l’un de ces corps fragiles par lesquels passe toute l’énergie de la nature ».

En s’exilant en Polynésie où « le sublime envahit la vie quotidienne », Victor Segalen fuyait la frilosité grisailleuse de sa patrie irriguée par une mentalité judéo-chrétienne pourvoyeuse de honte, d’interdits et de culpabilité. Il y découvre des paysages enchanteurs, savoure une sexualité décomplexée et libre.

Onfray met en exergue le bon sens pratique régnant alors sous ces latitudes : « Ici, la sagesse est indissociable d’une thérapie. La pensée n’est pas faite pour elle-même ou pour la connaissance pure, comme en Occident, mais pour produire des effets dans le réel, pour produire des effets de réel – comme à Athènes et Rome, mais pas comme à Königsberg, Iéna ou Paris ».

Or, en 1903, l’évangélisation instillait déjà ses effets délétères dans les tissus de ce paradis ultramarin. Segalen déchanta et fixa son dépit dans un récit ethnographique, Les Immémoriaux. Il poursuivit son chemin, notamment en Chine, indissociablement attelé à une difficulté persistante à vivre : « Victor Segalen fut probablement un athée malheureux de ne pas croire en un dieu qui l’aurait soutenu. Dès lors, il a demandé à l’alcool, à l’opium, à la morphine, aux prostituées, aux voyages, une solution à un problème qui en est un pour tant de personnes dont l’âme erre – l’art de vivre ».

Dans ce carnet de route introspectif, écho et hommage aux Immémoriaux, Michel Onfray accommode des ingrédients de logique avec les épices du ressenti, entremêle impressionnisme et philosophie. Tout en stigmatisant l’occidentalisation du peuple maori et le déclin concomitant de cette culture orale et païenne, il fait l’éloge du particularisme, de la singularité et de la différence. S’appesantissant avec une certaine nonchalance sur les raisons du dépérissement d’une civilisation, il extrapole et décrète : « Ce qui tue une civilisation, c’est une autre civilisation, plus forte, plus puissante, plus dominatrice, plus toxique, plus dangereuse ».

Onfray ne fait pas mystère de son parti-pris en faveur des cultures primitives. Avec lui, le barbare prend clairement les traits du colon, pilleur, destructeur, corrupteur, importateur de psychotropes et de virus. Une tendresse et une nostalgie ingénues pour le mythe du bon sauvage sourdent de son propos. Certes, à une croyance, païenne, enracinée et adaptée à l’environnement, se substitue une autre croyance, transplantée, déstabilisatrice et dévitalisante.

En arrière-plan de cette déploration, les conceptions opposées de Rousseau et de Hobbes n’en finissent pas de défier. L’homme est-il bon par nature puis corrompu par la société ou est-il intrinsèquement animé par des instincts égoïstes et agressifs que la société canalise et police ?

Quoi qu’il en soit, civilisé ou pas, il semble que l’homme, à des degrés divers, reste un loup pour l’homme, a fortiori pour la femme ou pour la nature… Chaque homme, in fine, n’est-il pas une civilisation à lui seul dont la destinée est de mourir, de laisser la place à d’autres, plus vigoureuses… pas nécessairement plus humaines ?

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Michel Onfray

 

Michel Onfray est un philosophe français, né le 1er janvier 1959 à Argentan

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).