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Le dernier Syrien, Omar Youssef Souleimane (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 10.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Flammarion

Le dernier Syrien, Omar Youssef Souleimane, janvier 2020, 272 pages, 18 €

Edition: Flammarion

Le dernier Syrien, Omar Youssef Souleimane (par Tawfiq Belfadel)

 

Syrie : amour et liberté en temps de dictature

Les révolutions qui ont ébranlé le Maghreb et l’Orient sont devenues une source d’inspiration pour les écrivains ; les livres, mêlant réel et fiction, deviennent des cris de lutte et de liberté. On peut parler désormais d’une « littérature des révolutions ».

Le dernier Syrien présente des jeunes citoyens dans cette Syrie de 2011 secouée par la révolution contre Bachar El-Assad et son système corrompu. Les lieux principaux sont Damas et Homs. Ainsi, pro-régimes, opposants, neutres, islamistes, et traîtres, tous cohabitent dans ce pays en désordre où règnent les bombardements, les interpellations, la torture, et les balles des snipers…

Youssef, Mohammed, Joséphine, Sarah, Bilal, Khalil, ont, malgré l’amitié, des visions différentes de cette nouvelle Syrie.

« En mars 2011, quand Youssef participa à la première manifestation à Damas, il eut l’impression que le cri de liberté poussé contre le régime d’El-Assad, après quarante ans de silence et de peur, était un miracle plus puissant que celui du prophète » (p.8).

Dans ce climat de révolte et de sang, Youssef et Mohammed vivent leur passion homosexuelle ; Khalil et Joséphine s’aiment ; Sarah est fiancée… Avec leur espoir et leur détermination, ces jeunes Syriens seront-ils épargnés par les pièges et horreurs du régime ?

Le roman présente une fiction sur fond d’un événement réel, la révolution de 2011 en Syrie. Mariant réel et fiction, le roman présente des visions différentes de la Syrie à travers le regard des personnages : Mohammed ne s’intéresse qu’aux relations homosexuelles et à la lecture, désintéressé par la révolution ; Youssef et Joséphine luttent pacifiquement en organisant des manifestations et en rédigeant des rapports ; Bilal lutte auprès des islamistes qui veulent instaurer un Etat islamique… Malgré la belle amitié, chacun donc défend sa liberté, sa vision de la liberté.

« Ils nous appellent traîtres, infidèles, hérétiques parce qu’ils ne savent pas encore ce que signifie être libre » (p.71).

Le roman peint d’autres thèmes qui complètent celui de la lutte pour les libertés et la démocratie. Il y a d’abord le conflit générationnel dû aux traditions que les anciens veulent faire perpétuer. Assoiffés de liberté, les jeunes fustigent toute tradition. Ils fument les joints, boivent, vivent leur sexualité librement…

« Nos parents ont été éduqués avec l’interdit, ils sont ridicules. (…) Mais il faut qu’ils nous laissent vivre la nôtre » (p.43).

Ensuite, la religion est omniprésente. Le roman commence par l’histoire du prophète Youssef (Joseph) et évoque sunnites, chiites, alaouites, chrétiens, laïcs, islamistes… Toutes les différences cohabitent dans le livre ; l’ennemi commun est Bachar.

« Mais il y a aussi parmi nous des Kurdes et des chrétiens. Il faut en tenir compte » (p.126.)

L’auteur rend un fervent hommage aux homosexuels qui sont persécutés, effacés dans le pays. À cause de son penchant sexuel, Mohammed perd sa fiancée Sarah, se fait maudire par son père, et subit des coups violents d’agresseurs… Çà et là, l’auteur insère des citations sur l’homosexualité en Orient dans les temps anciens pour prouver que ce fait est présent depuis la nuit des temps et que ce n’est pas une « anomalie » moderne : un goût qui traverse les siècles.

La langue est simple. L’auteur traite avec engagement et audace des sujets sensibles, tabous dans son pays natal et tout l’Orient : la dictature, la torture, l’homosexualité…

« Ce sont les séances de torture et les repas qui rythment nos vies désormais » (p.170).

Le roman mêle habilement le style Naguibien (de Naguib Mahfouz : fragments indépendants qui constituent ensemble un même système romanesque), et l’épistolaire.

L’auteur a glissé certains éléments autobiographiques au sein de la fiction. Une ruse pour se dire à travers le regard des personnages. Comme eux, il dénonce le régime despotique de Bachar et lui aussi a choisi l’exil (La France)…

« Nous sommes 23 millions de migrants à l’intérieur de notre pays et le double à l’extérieur » (p.249).

Littérature comparée : pour les passionnés des lectures comparées, Le dernier Syrien constitue un corpus propice à côté de J’ai couru vers le Nil, de Alaa El Aswany* ; les deux romans explorent la lutte pour les libertés en temps de dictature, avec audace, subversion, et technique naguibienne.

Simple et profond, sensible et percutant, Le dernier Syrien est un cri de colère contre tous les interdits et un poignant hommage pour toutes les libertés.

Point fort du livre : plume engagée.

Belle citation : « Je crois que si on était libre sexuellement, si chaque homme et chaque femme pouvait vivre ses passions, la guerre prendrait fin. Plus personne n’aurait envie de tuer qui que ce soit. Noyée dans le désir, la violence devient une idée vide » (p.204).

 

Tawfiq Belfadel

 

http://www.lacauselitteraire.fr/j-ai-couru-vers-le-nil-alaa-el-aswany-pat-tawfiq-belfadel)

 

Né en Syrie en 1987, Omar Youssef Souleimane est poète et journaliste. Son récit, Le petit terroriste(2018), a été adapté pour le théâtre. Le dernier Syrien est son premier roman. Il vit en France.

 

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.