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Le dernier roi des juifs, Jean-Claude Lattès

Ecrit par Martine L. Petauton 11.07.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Roman, Julliard

Le dernier roi des juifs, Editions Nil, mars 2012, 305 p. avec les annexes (historique, chronologie, carte), 20 €

Ecrivain(s): Jean-Claude Lattès Edition: Julliard

Le dernier roi des juifs, Jean-Claude Lattès

Le livre ne s’annonce, ni comme un essai, ni comme une recherche historique, ni comme un roman. Au lecteur de décider, ou – c’est probable – de ne pas trancher ; les 3 facettes conviennent parfaitement et font l’originalité et la richesse de cet ouvrage.

Le dernier roi des juifs est tout à la fois ; chacun y puisera des savoirs, un dépaysement, une réflexion sur le monde, à travers la vie classiquement déroulée dans son champ chronologique, de ce Marcus Julius Agrippa, élevé dans les ors romains, proche des plus puissants, descendant d’Hérode, devenu, sur le tard, roi de Palestine et des Juifs de la Diaspora.

Un voyage imaginaire, d’abord, plein de sons, de visions – « au pays de… » ; magnifique film (pas un mauvais péplum) d’où l’on sort, réjoui, réchauffé de la lumière du Palatin, éclaboussé de traversées en galère, avec en bouche, des goûts (« fin du fin, le loir et les tétons de truie nappés de garum »), fasciné par l’arrivée devant Tibériade, frissonnant de  peur dans Alexandrie en proie au pogrom – le premier de toute l’Histoire… émotions, affects, déchaînement des passions dignes des Atrides (et, pas moins de Racine ; on croise Bérénice) ; personnages forts, tous historiques, mais que JC Lattès façonne, manipule, construit en toute liberté ; pas de doutes, on a avec ce livre le « la » du bon roman ; trame, conventions, rythme !


Cherchez-vous, dans feu notre chère collection « La vie quotidienne », le volume qui dit tout – vêtements, repas, décoration, et même usages funéraires – sur « le Haut Empire » ? Le livre de JC Lattès est pour vous ! Ainsi, du Trastevere, « bouges cloaqueux, immeubles insalubres où le passant reçoit sur la tête des pots de fèces et d’urine »… abondance d’informations précises mais non soulantes, distillées au gré de la vie de notre Agrippa, laquelle vaut tous les opéras de la scène ! Parfaite descente dans ce monde romain ressuscité – fleuron de la civilisation ! Voire ! regardez un peu (sous couvert de Suétone ou Sénèque, il est vrai) ces empereurs – fous (Caligula, « portant de légères chaussures de femme et des bracelets d’or… les membres velus, dominant de sa haute stature… », auquel Agrippa-Lattès, en un retournement des représentations fréquent dans le livre, rend un bien émouvant hommage, en l’incinérant lui même, la nuit) ; de même, cette incroyable violence politique, militaire, quotidienne : Rome, la barbare ; civilisation de son temps ! « Séjan, garrotté dans son cachot ; son corps, au bout d’un croc, traîné jusqu’aux Gémonies ».

Moins connues de nous ; registre identique de l’instillation pertinente des savoirs ; ce qui concerne le peuple juif antique ; ses usages, ses pratiques ; plus intéressant : les représentations qu’il suscite – déjà ! « juifs de quatre sous ; engeance paresseuse » ; circoncision honnie et porteuse de fantasmes…

L’Histoire, donc, est brillamment servie dans ce Nil là, mais – et du coup, ce parti pris de classicisme un peu austère : Lattès se passionne surtout pour « son » Agrippa ; l’homme d’abord, avant son existence historique ; ce qu’on en devine, plus que ce qu’on en sait, ce qu’on voudrait qu’il ait été, qu’on regrette qu’il fût ; bref, il s’agit là d’un amour, plus que d’une recherche ; voilà qui est touchant, et assumé : « ses faiblesses, ses errances m’émeuvent ; j’admire sa tolérance et sa pugnacité »… dit l’auteur à la fin du livre.

Mais Le dernier roi des Juifs a valeur également de traité philosophique, de réflexion menée sur le monde – bien au-delà de l’Antique, jusqu’à nos jours, où il entretient de bien curieuses résonances.

C’est probablement sa face la plus originale et efficace ; celle qui touche à l’universel. Est-ce d’ailleurs si étonnant, quand il s’agit des Juifs ! Malgré une façade moderne, incarnée dans l’Edit de Caracalla, qui accorde la citoyenneté romaine à tous les hommes libres, l’Antiquité est xénophobe : Flavius Josèphe, l’historien juif qui connut Agrippa ne dit-il pas : « les hommes n’ont guère de sympathie pour ceux qui ne partagent ni leurs croyances, ni leurs mœurs ». Nœud du livre aux accents résolument contemporains, vibrant encore, par delà les siècles, dans notre campagne électorale récente, c’est d’intégration dont il s’agit ; assimiler, jusqu’où, faire cohabiter, octroyer la citoyenneté romaine ; à quelles conditions ? Considérer « le droit des Juifs à exercer leur religion, et à résider librement à Alexandrie, comme dans toutes les villes de l’Empire », ou – comme finit par le craindre Agrippa, « penser qu’il y a incompatibilité entre vivre dans l’Empire, et vivre Juif »… discussions sans fin avec Philon – une des belles figures du livre – le philosophe juif d’Alexandrie qui voulut faire de son ami, Agrippa, le premier roi-philosophe ! Passe alors, en contre jour, un Voltaire chez Frédéric II, si longtemps avant.

Quand Agrippa meurt, 30 ans à peine le séparent de cette année 70 de sinistre mémoire ; « le Temple sera détruit ; Jérusalem rasée ; un million de Juifs perdront la vie ou seront réduits en esclavage… ». Rome s’imposera avec férocité.

Visiblement JC Lattès accrédite l’idée que l’Histoire tient souvent plus à l’homme qu’aux contextes. Ce n’est qu’en partie vrai, mais cela maintient la réflexion vivante, et, ô combien actuelle ; le livre refermé.

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Jean-Claude Lattès

D’abord journaliste, puis travaillant chez Robert Laffont, Jean-Claude Lattès fonde sa propre maison en 1968, puis prend la direction du groupe Hachette. Ses récents écrits en font un spécialiste passionné de l’Antiquité.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)