Identification

Le Dernier loup, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 04.09.19 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Nouvelles, Pays de l'Est, Cambourakis

Le Dernier loup, septembre 2019, trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly, 96 pages, 15 €

Ecrivain(s): László Krasznahorkai Edition: Cambourakis

Le Dernier loup, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

 

Krasznahorkai, la subversion du renoncement par le verbe

Dans ce petit livre de 70 pages, Krasznahorkai ne pose qu’une seule phrase, une phrase unique, comme une gerbe de fleurs qu’il déposerait sur la tombe d’une civilisation récemment disparue. Une phrase recelant l’essentiel et tenant en un mot : RAVAGE.

Déjà, dans La Mélancolie de la résistance (1989), des hommes réunis des jours durant autour d’une attraction foraine dans une bourgade hongroise finissaient par créer un chaos irréversible, dévastant tout sur leur passage. Pour décrire ces ravages causés par l’homme, Krasznahorkai ne dévide pas un discours révolté, courroucé, tonitruant. Non, sa prose s’étire langoureusement comme un chat, ample, placide, simplement entortillée. Élégamment résignée. Cet auteur hongrois de 65 ans a pleinement conscience de son impuissance, lui qui ne possède comme flambeau que l’écriture, qui le possède d’ailleurs sûrement davantage. Il sait qu’en vertu de l’avidité humaine il ne peut rien faire pour atténuer l’emprise de l’homme sur la nature ni résorber la fierté présidant à l’exposition de ses diverses « réussites », l’exhibition de ses trophées dans la vitrine universelle. Un tribut rendu à la vie ?

Le personnage principal du Dernier loup, un ancien professeur aujourd’hui désargenté, se présente comme un homme en fin de course, apathique et désabusé. Le vide est irrémédiablement entré en lui. Envasé dans une routine glaireuse, pilier solitaire d’un troquet situé dans un quartier désaffecté de Berlin où les glaviots séchés souillent les trottoirs, où les toxicos font figure de statues délabrées, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Le philosophe ne pense même plus : « penser à quoi ? la pensée était finie… la langue n’est plus qu’un paquet de linge sale, voilà ce qu’il pensait, et c’était cette pensée qui l’avait détruit, avait causé sa perte, l’avait fait sombrer ces dernières années ». La déferlante matérialiste aurait-elle eu raison de toute forme construite de conceptualisation ?

Invité par une fondation espagnole à visiter l’Estrémadure et subséquemment à rédiger un article promouvant son essor économique, l’ex-essayiste hermétique s’extirpe volens nolens de sa morosité berlinoise et décolle vers l’inconnu. Quoiqu’il s’émerveille de la beauté sauvage des paysages ibériques, à l’image de son âme, désertifiés et desséchés, il ne lui vient nul texte à l’esprit, « à cause de cette vanité et de ce mépris qui gangrénaient sa vie ». Embarqué par hasard avec son interprète et son chauffeur dans l’histoire du dernier loup d’Estrémadure dans les années 80, il écoute les récits triomphants s’égrener, morceaux épiques d’une loberia fantástica, d’une lotería sanguinaria*. Qui de l’homme ou du loup se montrera le plus malin ? Qui du loup ou de l’homme parviendra à ses fins ? La fin d’une espèce ? Qui dispute à l’autre son territoire ? Lequel des deux fait réellement partie de la meute ? Toujours est-il que le piège capitaliste semble inexorablement se refermer sur l’Estrémadure, « le monde allant d’une minute à l’autre se fracasser ici aussi ».

Une discrète mais tenace incommunicabilité kafkaïenne ou beckettienne suinte des rapports qu’entretient le narrateur avec son entourage, symbolisée par trois éléments : la barrière de la langue et les traductions négligentes de l’interprète ; le discord entre la désinvolture torpide du narrateur et l’enthousiasme illusoire des membres de la fondation ; enfin, la semi-écoute du barman à qui le narrateur raconte son séjour espagnol et qui marmonne des réponses distraites. Seul un garde-chasse, passionné par les vautours, les vrais, parvient à transmettre son amour inconditionnel des animaux, à inoculer une émotion fondamentale : « l’amour des animaux est le seul amour que l’homme peut cultiver sans encourir de déception ».

Comme Kafka, Krasznahorkai est un colporteur d’équivoque, un artisan de l’énigmatique, un sculpteur de fatalité. Un extrait résume la pensée krasznakafkaïenne à l’égard d’un monde au sein duquel le bruit dévore le silence, sur les rivages duquel prospère l’incompréhension, dans les profondeurs duquel fermente un immarcescible machiavélisme : « depuis qu’il avait renoncé à la pensée il avait ouvert les yeux, et compris que tout ce que nous percevions de l’existence n’était qu’un gigantesque mémorial célébrant la vanité des choses, se reproduisant à l’infini, jusqu’à la nuit des temps, que ce n’était pas le hasard qui, avec sa force irréductible, triomphale, invincible, orchestrait la naissance et la déchéance des choses, non, mais plutôt une intention obscure et démoniaque, profondément enracinée dans la substance intrinsèque des choses, une intention nauséabonde, qui imprégnait tout de sa puanteur, le monde est une malédiction, l’œuvre du mépris ».

Metteur en scène virtuose des menaces que le genre humain fait planer sur lui-même, Krasznahorkai compose avec sa délicatesse coutumière une ode à la nature, évoque avec une humilité féconde le déclin d’une ère, caractérisé par l’annihilation du sauvage par la sauvagerie de l’homme… par son inhumanité in fine. L’homme s’enivre au banquet de ses conquêtes, se gargarise des festins de ses progrès tous azimuts, sans cohérence ni harmonie. Les villageois désœuvrés de Tango de Satan (1985), marinant dans leur médiocrité, se réunissant dans un bar pour s’y saouler et s’y perdre, pour oublier leur condition, s’avéraient moins nuisibles finalement. Ne demeurent que des réserves naturelles, des refuges éphémères et irréels…

Krasznahorkai ne se révèle pas uniquement par sa prose méandreuse, son imaginaire créatif, sa métaphysique crépusculaire, il transparaît également dans certains de ses personnages, passablement résignés, résolument marginalisés, déchus de leur identité socio-professionnelle, désolidarisés de l’essaim vibrionnant : l’ancien docteur dans Tango de Satan, l’ancien professeur de musique dans La mélancolie de la résistance, l’ancien archiviste dans Guerre et guerre (1999), et ici l’ancien philosophe. Ayant peut-être vaguement pressenti que là « où il y a fonction sociale, il y a aliénation » (Eugène Ionesco, Notes et contre-notes), ces personnages ont délaissé leur métier et se sont entichés d’une marotte qui s’impose à eux, qui souvent les dépasse, enfiévrés dédales, comme l’observation scrupuleuse et la transcription de détails dérisoires, l’exhumation et le déchiffrement d’un manuscrit oublié…

Tous les grands littérateurs de l’angoisse et du désarroi (Kafka, Beckett, Baudelaire, Cioran, Ionesco, Artaud…), mus par un manque, s’enveloppent de silence, se recroquevillent sur les mots, briguent leur beauté, scrutent leurs secrets, les modèlent et les triturent ad nauseam, les ajustent à leur individualité, cherchant résolument à enluminer d’un sens leur existence : « M’avoir collé un langage dont ils s’imaginent que je ne pourrai jamais me servir sans m’avouer de leur tribu, la belle astuce. Je vais le leur arranger, leur charabia. Auquel je n’ai jamais rien compris du reste, pas plus aux histoires qu’il charrie, comme des chiens crevés » (Samuel Beckett, L’innommable). En la compagnie des mots, tiraillés par « un besoin obsédant de compenser, ou plutôt de transformer par l’écriture, ce que les relations réelles ont d’incomplet ou d’insatisfaisant » (Marthe Robert, Introduction au Journal de Kafka), ils creusent leur intime universel, traquent un embryon de vérité, affinent leur ressenti afin qu’il éclaire, le cas échéant, le regard de l’Autre. Embringués dans cette aventure, ils n’ont d’autres choix que de s’écarter toujours davantage du brouhaha futile du monde qui ne peut qu’effaroucher cette mise en relief : « Tout ce qui n’est pas littérature m’ennuie et je le hais, car cela me dérange ou m’entrave » (Franz Kafka, Journal).

Avec Le Dernier loup, l’auteur hongrois ayant confié dans un entretien écrire parce qu’il n’était pas heureux dans sa vie, tisse une trame, tango littéraire, dont le rythme débute adagio, se développe crescendo et s’achève animato par un déchirant requiem. La phrase unique de László Krasznahorkai, prouesse insigne, certes moins étourdissante que la disparition du e chez Georges Pérec, se déploie lentement, telle l’élévation d’un arbre, jamais ne s’arrête, dure, suspendue, portée par une inspiratrice apesanteur, spirale dentelée de laquelle le lecteur s’extrait difficilement. Cette phrase ressemble au souffle d’une vie, parsemée seulement de virgules, de parenthèses, de points d’exclamation, d’interrogation et de suspension, scellée par un seul point, le point final, la fin du souffle vital, tel que l’a connu le dernier loup d’Estrémadure. Fin de partie.

 

Cyrille Godefroy

 

* Une chasse aux loups fantastique, une loterie sanguinaire

  • Vu : 573

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

László Krasznahorkai


László Krasznahorkai, né le 5 janvier 1954 à Gyula (Hongrie), est un écrivain et scénariste hongrois, auteur de plusieurs dystopies. Il a signé les adaptations de ses romans, notamment Tango de Satan et La Mélancolie de la résistance, pour des films réalisés par Béla Tarr.

 


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).