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Le Déclin, David Engels

Ecrit par David Campisi 15.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Essais, Editions du Toucan

Le Déclin, La crise de l’union européenne et la chute de la République romaine, Analogies historiques, 380 p. 20 €

Ecrivain(s): David Engels Edition: Editions du Toucan

Le Déclin, David Engels

Imaginez un guerrier en pleine bataille ; son bouclier est lézardé de fissures et il en est dès lors affaibli. Ces lézardes, qui peuvent lui être fatales, sont des crises économiques, sociales ou politiques.

Mais il y a pire qu’un bouclier sur le point de céder : le guerrier n’a plus de visage et ne sait pas quel est son camp. Cette identité, perdue ou reniée, est au cœur des propos de David Engels.

L’historien dresse un parallèle captivant dans une époque où nous ne cessons de croire en d’inédites situations, et où chaque génération s’imagine saisie d’une mission particulière car elle se sait unique ; chaque génération attend son tour, porte sur elle le poids du monde et cherche à en trouver toutes les solutions et à en éprouver tous les défis.

L’ambition de l’historien est ici de nous mettre en face de notre histoire commune, nous, citoyens de l’Europe. Et l’histoire est un prétexte, en réalité, car lumière est faite sur de nombreux domaines – baisse de la natalité, montée de l’individualisme, déficit démocratique, mondialisation, technocratie, d’autres encore – et l’analogie peut être considérée comme encyclopédique. David Engels tire à boulets blancs sur tout et sur tout le monde. Il abat des cloisons et dessine un ensemble de mécanismes communs entre la chute de la République romaine et l’état actuel de la construction européenne.

En effet, l’ouvrage permet de remettre en perspective certaines données d’aujourd’hui ; si nous considérons la mondialisation comme un phénomène nouveau, la République romaine a connu la situation exacte, proportionnelle, et les discours d’alors permettent de se rendre compte des troubles causés par la perte des valeurs et de l’identité de la cité de Rome, cent ans avant notre ère. L’historien se met dans une situation d’inconfort et nous livre un essai sur l’avenir de la construction européenne : il cesse de produire de l’histoire pour enrichir sa science, et décide dès lors de la mettre au service des politiques comme des citoyens pour favoriser, guider et faciliter la prise de décision et de conscience.

David Engels, s’il est évident qu’il a subi après la parution de cet ouvrage un nombre important de remarques quant à sa méthodologie scientifique, permet de voir l’Histoire dans son sillage le plus grandiose dans un monde où les politiciens pensent bien souvent à leur mandat et à leur réélection avant de considérer des actions qui résonneront dans le temps. Le politicien ne cherche plus à exister dans l’éternité ou à laisser sa trace, tout juste essaiera-t-il de sauver sa mandature ; il laisse l’éternité à l’artiste.

Le postulat de David Engels est le suivant : l’identité collective ne peut pas procéder d’une construction politique ; l’identité de l’Europe existe déjà mais est aujourd’hui reniée et ses réflexes tiennent de la repentance. L’Europe s’excuse d’être elle, c’est-à-dire qu’elle abjure son histoire et affiche des ponts et des fenêtres sur ses billets de banque au lieu d’afficher le visage de ceux qui l’ont permise et fabriquée, de celles et ceux qui ont fait sa grandeur et sa puissance. L’Union européenne est construite sur des valeurs universalistes et non sur des valeurs culturelles ou identitaires et la question qui se pose est la suivante : comment s’identifier à un immense marché ? Les romains de la fin de la République déploraient avec les mêmes mots la perte des traditions romaines, remplacées par une philosophie cosmopolite hellénistique orientée vers le « bien commun ». Des similitudes troublantes, passionnantes, mises à la portée de tous dans un ouvrage de vulgarisation scientifique très réussi, mêlant politique, histoire, philosophie, et solidement documenté pour que les spécialistes puissent s’y retrouver.

Nous vivons une époque charnière où le politicien ne suffit plus : se jettent dans la grande bataille de l’identité des spécialistes issus de milieux académiques pour tenter d’éclairer quelques obscurités qui planent sur une période actuelle compliquée. Artistes, historiens, scientifiques ; tous sont citoyens d’une même entité qui pourrait bientôt évoluer vers une composition de type « autoritaire » pour survivre.

Le destin impérial de l’Europe est-il inévitable ? Elle en revêt déjà quelques caractéristiques, très bien mises en avant par David Engels, avec le recul nécessaire à toute considération de ce type. Souhaitons-nous une Europe forte et impitoyable – comme le fut la Rome impériale ? – ou sommes-nous en train de dessiner l’explosion de l’Europe, qui verra alors revenir une multitude de nations trop petites pour exister et qui seront, tels de petits satellites, aspirées par la puissance d’attraction d’entités supérieures – la Chine, les Etats-Unis, la Russie… ?

Des questions identitaires existentielles, artistiques, culturelles, politiques, religieuses, sociales et citoyennes d’aujourd’hui aux grandes fresques historiques de la fin de la République romaine qui ont conduit à l’Europe que nous connaissons, cet essai, difficile à classer, explicatif, issu d’une science qui se veut anticipatoire, permet de regarder le passé avec un œil nouveau pour esquisser une Europe qui nous sourit, mais qui, elle non plus, n’a plus de visage.

 

David Campisi


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A propos de l'écrivain

David Engels

 

David Engels est docteur en Histoire Ancienne, professeur des Universités, titulaire de la chaire d’histoire du monde romain à l’Université Libre de Bruxelles.

 

A propos du rédacteur

David Campisi

 

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David Campisi : vit en Suisse,

Passionné de marketing, de littérature, de philosophie et de politique.