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Le dark tourisme - Memorial Tour, Chris Simon

Ecrit par Mélanie Talcott le 23.06.16 dans La Une CED, Les Chroniques

Le dark tourisme - Memorial Tour, Chris Simon

 

Le dark tourisme, encore appelé thanatourisme ou tourisme de la désolation, n’a rien d’une fiction. Avec la multiplication sourde de nos dérives, de nos peurs, de nos lâchetés, de notre ennui et de notre vide intérieur sidéraux, les routes de l’aventure qui s’ouvrent actuellement aux consommateurs assistés dans leur temps libre, suivent les pas exacts de leurs égocentriques lobotomies. Il leur faut de l’inédit et du frisson, se shooter à l’adrénaline du passé pour se sentir vivants. Larguer les amarres du quotidien uniformisé et mettre le cap sur les ténèbres de leurs imaginaires en panne d’émotions, aller fouiner là où normalement ils ne vont jamais. Les voyagistes ont saisi à plein Tours Operator ce voyeurisme touristique pour capitaliser ces nouvelles pérégrinations qui fait crapahuter les masses cultuelles, de champs de bataille en camps de la mort, d’un bout à l’autre de la planète. Elles veulent voir, sentir, toucher et revivre l’Histoire. Mais entre le devoir de mémoire que notre société de consommation a transformé en grandes messes culturelles obligatoires où chacun est tenu de battre sa coulpe, et ces vacances reality-show, copies sublimées de la pathétique télé-réalité, la frontière est souvent mince et poreuse.

Le dernier livre Memorial Tour (lauréat du jury Amazon-Kindle KDP, Salon Livre Paris 2016) de Chris Simon, auteure franco-américaine, est dans ce sens un véritable exercice d’équilibriste de par sa thématique : le devoir de mémoire nous protège-t-il contre la barbarie ?

Tout commence benoîtement autour de la banalité d’un début de vacances qui se range douillettement dans les valises. Schéma classique, le mari a décidé de surprendre sa femme. Le simple fait qu’il l’appelle « Lapin » et qu’elle ne trouve rien à y redire, laisse présager du pire. L’impensable est entre les mains d’un Tour Operator qui, répondant aux souhaits de chacun de ses clients, leur propose de rejouer à la carte, de la demi-pension à la pension complète jusqu’à la solution finale, le calvaire des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sous la botte nazie. Embarquement Drancy. Terminus Auschwitz, avec à chaque arrêt un débriefing diligenté par un guide.

Après avoir été exfiltrés manu militari de leur domicile par des fantoches gestapistes, les voilà donc se pressant dans une gare, l’air un peu paumé, ignorant ce qui les attend, montant guillerets, sous l’œil indifférent des passants, dans un train qui devrait leur en rappeler d’autres.

« Un homme lave sa voiture dans l’allée de son garage, il nous observe. Son demi-sourire en dit long. Il nous prend pour des imbéciles de Parisiens, des bobos en mal de frissons […] Deux enfants freinent, dérapent sur la roue arrière de leur bicyclette pour nous éviter […] Je sens dans leur regard indifférent qu’ils ont l’habitude de voir des colonnes de gens traverser leur quartier. Ils y sont habitués et ne nous voient plus ».

Le présent s’inscrit dans le passé. Cela devrait provoquer une réaction chez nos voyageurs. Rien, pas même un étonnement. Ils ont payé, ils sont pris en charge, ils ont juste à suivre les indications qu’on leur fournit à chaque étape. « Les puristes pensent que marcher vers ce destin permet de mieux en mesurer la gravité, la majorité n’a pas d’opinion ou s’en contrefout… » Seule l’interdiction qui leur est faite d’emporter avec eux leurs smartphones et autres tablettes suscite leur indignation. « Si on ne peut même plus prendre et envoyer des photos en voyage, à quoi ça sert de voyager ? » remarque l’une des protagonistes. Ils aimeraient tant partager avec leurs proches l’excitation que promet cette aventure inédite qui leur donne la certitude d’appartenir au cercle privilégié des êtres conscients, courageux et solidaires. Rouspétant d’étonnement devant l’inconfort auquel ils sont astreints, ils s’engouffrent en rangs serrés dans l’obscurité des wagons, escomptant sur l’arrêt pipi-pause sandwich pour renouer avec la réalité.

Il y a dans cette descente aux enfers en apparence festive et quelque peu déconnectée quelque chose de pathétiquement grinçant et dérangeant, que l’auteur nous fait passer par son style fluide, simple et réaliste, entre ironie, humour, lucidité et désenchantement. « Le voyage est un état d’esprit, claironne mon mari, il suffit de porter un regard neuf sur ce qui nous entoure et l’aventure commence […] Les gens qui ont fait ce voyage avant nous auraient préféré aller au boulot, non ? » remarque Mathieu avant de monter dans le train.

S’agissant d’une balade mémorielle, d’un jeu de rôles, le temps de se glisser dans la peau de toutes celles et ceux qui ont laissé la leur, là-bas, l’issue ne peut être fatale. « Les voyages organisés, c’est comme les plats préparés. T’as aucune idée de ce qu’ils mettent dans le packaging. Ils te vendent du bœuf et ils te font bouffer du cheval ». Chaque participant a choisi son rôle par anticipation, entre hasard et conviction personnelle : résistant, communiste, juif, homosexuel ou pas de chance. Pas de quoi se prendre la tête. Les uns jouent à la belote, les autres papotent de tout et de rien. « Il y a ceux qui s’économisent en restant silencieux et immobiles, ceux qui commentent le lieu, ceux qui parlent du temps qu’il fait, ceux qui racontent leur journée d’hier et d’autres leurs souvenirs de voyages précédents […] Chacun y va de son histoire, de sa question, de sa réponse ». Et pourtant, l’inconfort, la promiscuité, le manque d’intimité, la brutalité glacée des soldats auront vite fait de la logique raisonneuse de ces touristes glauques. Les masques tombent, les instincts primaires de chacun effacent la civilité collective. Chacun pour soi, sa valise, son eau, son pain, l’oxygène, la faim et la soif qui griffent les ventres. La pisse et les excréments, la sueur, la saleté et la vermine pour tous. Trop c’est trop : « Aucun respect du client : se faire refuser de l’eau quand on a soif et se faire tabasser, en prime […] L’agence ne perd rien pour attendre. Ils vont m’entendre. J’ai hâte d’être à Paris. Je vais alerter 60 millions de consommateurs, contacter le ministère du Tourisme, les exposer sur mon mur Facebook et tout et tout ». La révolte gronde, il y a ceux qui veulent partir et ceux qui veulent rester. On vote, on nomme des chefs. Personne ne s’accorde. La violence impavide des soldats résonne en chacun et dévoile aux dominés leur rage impuissante. Mais c’est un jeu. Le consommateur mécontent veille au grain : « Nous violenter, nous menacer de leurs armes, mais pour qui ils se prennent. Ils vont entendre parler de moi, je ne vais pas en rester là […] Qu’est-ce que ça peut leur foutre ! C’est notre fric qu’on dépense !… »

La réalité joue les funambules sur la corde de l’impensable. La honte trace ses chemins de culpabilité, non pas tant pour participer à ce voyage, sinon pour y avoir été le témoin de sa propre déchéance : « On ne partagera pas. Tout ceci restera entre nous à jamais. On évitera d’en parler, on fera tout pour ne plus s’en souvenir, pour effacer les images, gommer les odeurs, faire taire les cris, les coups, la peur, gommer l’humiliation […] On ne pleurera plus de peur d’éveiller d’une larme amère et salée des sanglots venus d’un temps qu’on craindrait de voir ressurgir… Nos petits-enfants aussi ». Un silence quelque peu hypocrite qui renvoie à celui horrifié des rescapés des camps qui durent affronter celui des biens portants et de ceux qui savaient et n’ont rien fait.

D’une lecture agréable, Memorial tour n’est ni un thriller, ni une fiction. Bien au contraire. Il nous emporte et nous débarque sur des quais de ténèbres intimes, ceux où la barbarie dont est capable l’humain fascine à un tel point la plupart qu’elle est disposée à payer pour la revivre, oubliant certainement qu’elle n’a jamais quitté les lieux. Elle patiente, elle guette. Elle n’est pas une probabilité. Elle est là. L’actualité nous le démontre et le prouve quotidiennement.

Le tourisme mémoriel a le mauvais génie de réveiller en nous un certain collaborationnisme de confort. Chris Simon nous rappelle avec une ingénuité calculée que nous sommes toujours ou acteurs ou spectateurs de la barbarie, et que le fait de vivre en paix depuis plus d’un demi-siècle ne signe pas notre immunité. On se dit : « je ne ferais jamais ça. De toute façon, un truc pareil ça n’existe pas… »Vous le croyez vraiment ? En Lettonie, dans la bonne ville de Liepaja, beaucoup de touristes se pressent dans la prison de Karosta (1), lieu de mal mort qui fut très prisé par l’autocratie tsariste, les Nazis et l’armée soviétique. Devenu hôtel-prison très tendance, pour une poignée d’euros vous pouvez dormir dans des cellules sur un matelas pourri, manger dans des écuelles une bouffe carcérale que l’on vous donnera via un judas, avec en prime la violence verbale ou plus si affinités des gardiens en costume d’époque. Et ça marche du feu de Dieu ! En 2014, Auschwitz a vu défiler 1,4 millions de visiteurs. Pour 20 €, Cracow City Tours organise la visite du complexe concentrationnaire nazi. Dans un article du Nouvel Obs, on peut humer l’ambiance, plutôt décontractée, entre parkings payants, canettes de bière, caméra digitale et tenues très estivales : « Bienvenue à bord. Mon nom est Miranda. Je suis votre accompagnatrice. S’il n’y a pas trop de circulation, nous arriverons à Auschwitz d’ici une heure environ. Puis nous aurons un arrêt de quelques minutes, avant la visite, pour prendre un sandwich et se laver les mains. Prévoyez 1 zloty pour les toilettes… » (2). Et tous après, de se ruer sur les boutiques de souvenirs. Tee-shirt, mugs, porte-clés. Brouhaha, indécence.

Quant à la fin de ce Memorial tour, je vous laisse le soin de la découvrir… J’en dirai juste un mot : rien que le fait de s’inscrire pour se recréer, pour pimenter ses vacances, l’enfer subi par d’autres, est malsain. Une ignominie. Croire que l’on pourra éprouver leur souffrance le temps d’un aller et retour en Tour Operator est les nier une énième fois. « J’essaie de les imaginer, de ressentir ce qu’ils ont ressenti. Je n’y arrive pas ». C’est pourquoi il y a dans le plus « jamais ça » conclusif un goût facile de Bisounours.

La barbarie à visage humain est un Janus sadomasochiste. Comme l’a dit si bien Voltaire, « Si celui-ci est le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ?… » Il semble que nous apprenions bien peu de l’Histoire. Le devoir de mémoire nous protège-t-il contre la barbarie ? Non hélas, sinon, il y aurait longtemps que cela se saurait. Merci à Chris Simon de nous le rappeler brillamment.

 

Mélanie Talcott

 

Les sites de Chris Simon :

Le blog (pour y découvrir également tous ses livres)

Le mag des Indés

Sur Scoopi it http://www.scoop.it/t/publier-en-numerique

Notes :

1) http://karostascietums.lv/en/

http://www.karosta.lv/2012/be-a-prisoner-for-a-day-at-karosta-prison-a-unique-hotel-in-latvia/

https://www.tripadvisor.fr/Attraction_Review-g274965-d500301-Reviews-Karosta_Prison-Liepaja_Kurzeme_Region.html

http://www.momondo.fr/inspiration/meilleures-prisons-hotels/

2) http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20150123.OBS0633/tourisme-memoriel-auschwitz-birkenau-tour-prix-imbattables.html

 

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A propos du rédacteur

Mélanie Talcott

Rédactrice

 

Maquettiste free-lance (livre papier et numérique, livre clé en main)

Écrivain et auteur de : Les Microbes de Dieu (2011), Alzheimer... Même toi, on t'oubliera (2012)

Chronique à l'Ombre du Regard (2013), Ami de l'autre rive (2014), Goodbye Gandhi (2015 -

prix du jury 2016 du polar auto-édité), La Démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole (2016)