Identification

Le cycliste de Tchernobyl, Javier Sebastián

Ecrit par Adrien Battini 04.09.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Espagne, Roman, Métailié

Le cycliste de Tchernobyl, traduit de l’espagnol par François Gaudry, 5 septembre 2013, 208 p., 18 €

Ecrivain(s): Javier Sebastián Edition: Métailié

Le cycliste de Tchernobyl, Javier Sebastián

 

Il est des hommes qui ont traversé le siècle précédent à la trajectoire purement romanesque. C’est probablement ce qu’a dû penser Javier Sebastián lorsqu’il s’est penché sur la biographie du physicien Vassili Nesterenko dont il tire la présente fiction. Plus précisément, l’écrivain espagnol a tissé son récit autour de trois périodes correspondant en quelque sorte aux trois états mentaux d’un homme marqué au plus profond de sa psyché par la catastrophe nucléaire de 1986.

En respectant la continuité historique, nous aurions l’expert en physique nucléaire qui doit faire face aux immédiates retombées de l’explosion, puis le cycliste qui sillonne une zone de Tchernobyl toujours irradiée mais repeuplée, et enfin le vieil homme traumatisé et perdu dans un Paris qui lui est irrémédiablement étranger. Du fait de son maillage singulier, Le cycliste de Tchernobyl est composé comme une fugue aux trois voix qui s’alternent, se répondent et reconstruisent progressivement le drame de cet homme jusqu’à la coda, sublime et bouleversante.

S’il est bien question de fuites dans ce roman, le physicien devant s’échapper de Minsk, Pripiat ou même Paris (quoique pour des motifs différents), cette fugue n’en reste pas moins une ode au courage. Car Vassili Nesterenko fait partie de la trempe des héros, de ceux qui se battent continuellement, en dépit des risques et des menaces. Du courage il en fallait s’en injecter une jolie dose pour défier la nomenklatura soviétique qui aura tout fait pour taire, ignorer ou minimiser les conséquences humaines et écologiques de l’explosion nucléaire. Avec sobriété, dans un style qui frise à quelques reprises l’essai journalistique, Javier Sebastián nous replonge dans le monstre froid moscovite, notamment responsable à la fin des années 80 d’une étrange épidémie touchant une communauté scientifique un peu trop consciencieuse et curieuse. Il fallait tout autant faire peu de cas de son intégrité physique pour retourner à Pripiat, en plein cœur de la Zone. Jongler avec les Becquerels tout en prêchant les règles primordiales de la survie en milieu irradié, voilà quel aura été le sacerdoce de ce scientifique hors du commun.

En titrant son roman Le cycliste de Tchernobyl, Javier Sebastián met bien évidemment en exergue cette étape charnière qui explique le basculement définitif qu’aura opéré son protagoniste. Vassia, le professeur Nesterenko, celui qui donne la vie, chantent les enfants dans le roman. Le cycliste c’est le thaumaturge qui arrive cahin-caha sur les chemins de Pripiat, c’est le prophète improbable des âmes qui ne veulent pas partir, c’est le maire improvisé de cette communauté des oubliés.

A contrario du non moins sublime La Nuit Tombée d’Antoine Choplin, il n’est pas question d’une Nature reprenant ses droits, mais au contraire d’hommes et de femmes qui s’accrochent désespérément aux leurs. L’écrivain change de mode pour rendre hommage à ces ultimes survivants soudés autour de cet idéal absurde, continuer à vivre dans un enfer à ciel ouvert. Sa plume se fait plus douce, s’attarde comme une photo en gros plan de ces samosiol, cherche délicatement à capter le moindre geste, la plus petite tendresse, reliquats d’une humanité littéralement à fleur de peau.

Emouvant manifeste aux visées humanistes, Le cycliste de Tchernobyl éclate comme un hymne à la vie, croyance irréductible que les plus belles actions peuvent aussi surgir dans les contextes les plus sombres. Un message salutaire pour une des indéniables réussites littéraires de cette rentrée.

 

Adrien Battini

 


  • Vu : 2584

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Javier Sebastián

 

Javier Sebastián est né à Saragosse en 1962. Auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, il vit à Barcelone. Le Cycliste de Tchernobyl a obtenu le prix Cálamo 2011 en Espagne et a été traduit en allemand, italien, néerlandais (source éditeur).

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

Lire tous les articles d'Adrien Battini

 

Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.