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Le Coq de madame Cléophas, Gyula Krudy

Ecrit par Adrien Battini 27.09.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Roman

Le Coq de madame Cléophas, traduit du hongrois par Paul-Victor Desarbres et Guillaume Métayer, éditions Circé, 20 septembre 2013, 118 pages, 10 €

Ecrivain(s): Gyula Krudy

Le Coq de madame Cléophas, Gyula Krudy

 

L’art éditorial ne revient pas, quand bien même la saison s’y prêterait, à placer ses poulains dans les différentes sélections des inévitables prix littéraires. Des irréductibles continuent de faire fi d’une certaine actualité et proposent au lecteur toujours friand de découvertes des petits trésors inattendus. C’est ici le cas des éditions Circé qui exhument des limbes magyares Le Coq de madame Cléophas, ouvrage saisissant publié au début des années 20.

Ce court roman, ou cette longue nouvelle, s’ouvre sur l’arrivée de Pistoli dans son village natal après des années d’exil. Ce retour au bercail, perçu comme une véritable résurrection par ses congénères, résonne pourtant comme un recommencement maudit. Bon vivant, passionné par la gente féminine, Pistoli doit faire le deuil de ses anciennes mœurs et s’enfonce dans un ermitage mortifère. L’élément perturbateur prend la forme de la disparition du coq de la démunie Cléophas. Les cris de la femme ramènent notre héros à ses impératifs sociaux et moraux, et le voici qui prend la route à la recherche de l’animal et de ses présumés voleurs.

Alors que le roman prend la route du voyage introspectif, Krudy rompt sa narration dès que Pistoli entre dans la première auberge qu’il croise sur son chemin. Pris à parti par une femme agitée, l’homme d’action se fait simple auditeur, met en pause l’aventure qui le guettait pour recueillir la confession de cette importune. Témoin passif des déboires de son interlocutrice, Pistoli porte néanmoins la plus grande attention aux détails de la vie dissolue qu’il écoute, miroir quasi parfait de son propre passé, qui recèle peut-être la clef de sa quête et donc de sa destinée parmi les hommes.

Le revirement narratif opéré par Krudy a de quoi doublement surprendre, car outre le fait de prendre à rebours son lecteur, il brouille le contenu de son récit en jetant temporairement un voile opaque sur sa finalité. En dépit de cette mise à distance volontaire, Le Coq de madame Cléophas envoûte par ses qualités formelles. Difficile de ne pas succomber au charme purement bohémien qui enchante les pages du roman. Krudy laisse courir sa réjouissante noirceur, dès lors qu’il s’agit de faire parler son personnage misogyne et misanthrope, ou de dépeindre avec ironie la ménagerie d’exorcistes, de guérisseurs et des superstitieux qui peuplent sa Hongrie. Sur ce point, Krudy joue encore avec son lecteur en maniant habilement le registre fantastique tant les ténèbres sont effectivement omniprésentes dans le texte. Le doute demeure sur le retour d’entre les morts de Pistoli et sur la nature de sa présente errance jusque dans cette conclusion tout en onirisme sur l’automne évanescent.

C’est ce positionnement à la lisière de deux mondes ou de deux impressions qui transfigure le voyage en quête existentielle où se jouent à travers le coq disparu salvation et renoncement. Bien loin d’un traitement froid ou clinique qui caractérise plutôt le genre anglo-saxon à la même époque, Krudy anime sa plume, avec une fièvre qui enflamme, personnages et paysage dans un même mouvement. Dès lors qu’il s’abandonne et s’extrait de ses dialogues, l’écrivain hongrois livre quelques descriptions somptueuses, comme la marche des tsiganes érigés au rang de chevaliers des ombres, ou ce chemin frappé par les frimas d’un hiver surnaturel. Le texte apparemment mineur ou frivole se métamorphose pour mieux révéler une force qui sommeille et resurgit par séquences dans ces geysers de plaisir littéraire.

Curieux objet que Le Coq de madame Cléophas qui pourra décontenancer par sa structure et son âme baroque typique d’une certaine littérature du début du siècle dernier. L’occasion ici de saluer la préface d’Andras Kanyadi qui éclaire et explicite avec pertinence certains traits obscurs du roman. Un ajout éditorial bienvenu qui confirme cette impression que l’on tient en main un de ces bijoux qui nous emmènent en dehors des sentiers battus, ce qui est habituellement l’apanage des grands écrivains.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Gyula Krudy

 

Gyula Krúdy (21 octobre 1878 Nyíregyháza –– 12 mai 1933 Budapest) est l'un des plus importants écrivains de la littérature hongroise moderne.

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.